Les Diaboliques

par

Accès complet et GRATUIT à cette fiche de lecture pour nos membres.

Jules Barbey d’Aurevilly

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1808 : Jules Barbey
d’Aurevilly naît à
Saint-Sauveur-le-Vicomte, petite ville du Cotentin,
dans une famille aisée de noblesse récente, dont l’ascension
sociale avait été fauchée par la Révolution. L’enfant grandit donc dans une atmosphère conservatrice, ultra, faite de regrets et de rancœurs. Il
subit l’influence d’un cousin poète qui lui fait découvrir Lord Byron – pour lequel il se passionne –, Walter Scott, et avec
lequel il parle d’histoire et de métaphysique. Il fait de premiers essais littéraires à quinze
ans
en rédigeant des pièces poétiques. Celui qui, après sa classe de rhétorique au collège Stanislas et son baccalauréat,
rêvait de carrière militaire, obtient à Caen,
sans goût, une licence de droit, et grâce à un petit héritage, il peut
venir s’installer à Paris. Là, il
tente de s’introduire dans le monde des lettres, mais il doit se rabattre sur
le journalisme, multipliant articles politiques et critiques littéraires. Il se construit
une image de dandy, brille dans
l’art de l’épigramme et mène un temps une vie
dissipée
.

Barbey d’Aurevilly s’est rendu célèbre pour le dogmatisme, la violence et même l’agressivité
de sa critique d’humeur, qui
reposait souvent sur ses convictions catholiques
et royalistes, lesquelles ne
l’empêchaient cependant pas de faire l’éloge de Stendhal et de critiquer des
écrivains catholiques. Parmi les auteurs célèbres qu’il a éreintés :
Flaubert, dont il goûtait peu la sécheresse, Zola, dont il détestait le
naturalisme, ou encore le Hugo des Contemplations
et des Misérables. En tant que
journaliste, il se montre aussi très opposé à la démocratie, à la philanthropie
et au matérialisme qui infléchissait la littérature vers le réalisme.

1836 : À l’invitation de son ami Maurice Guérin (1810-1839), Barbey d’Aurevilly
commence à tenir un journal, qui
paraîtra sous le titre Memoranda, Journal intime 1836-1864.
Il le tient d’abord de 1836 à 1838,
période de crise matérielle et
spirituelle
pour l’écrivain refusé par les revues, et en butte aux
traditions familiales et à la foi de sa jeunesse. Ses textes se font donc ici
l’écho d’un désenchantement, d’une
grande tristesse, d’un ennui, bref, d’un « mal du siècle » qui le fait
osciller entre périodes d’exaltation et de dépression. Puis on le voit dans un Second Memorandum (1838-1839) évoluer, se
découvrir une vocation politique et
commencer à collaborer à des journaux. Dans le Memorandum de Caen de 1856, Barbey d’Aurevilly parle de son retour
en Normandie, parallèle à un retour vers sa famille et sa foi ; mais aussi
de l’« Ange blanc », surnom de la baronne de Bouglon, qui habitera
ses pensées dix années durant.

1842 : En parallèle de son activité de journaliste Barbey d’Aurevilly écrit
des nouvelles, comme Le Cachet d’onyx en 1831, qui ne
paraîtra qu’après sa mort, ou Léa, première
nouvelle publiée, en 1832, dans une revue qu’il a fondée avec des amies. Les
cent cinquante-et-un chapitres ou strophes épigrammatiques dont se compose la
nouvelle La Bague d’Annibal, qui se situe entre le poème et le roman, furent
écrits en 1834 en une nuit selon les dires de l’auteur, mais ne parurent dans Le Globe qu’en 1842. À Paris, dans les
cercles du grand monde, Joséphine d’Alcy,
jeune femme au passé flou, tente de se faire une situation. Un digne père de
famille, veuf et magistrat, de vingt ans son aîné, s’éprend d’elle. Mais
Joséphine, qui a le cœur sec, tout
en conservant cette possibilité de mariage, a pour ambition de faire la
conquête d’Aloys de Synarose, un beau ténébreux, qui voit toutefois clair dans
son jeu. Quand il voit le vieux magistrat passer l’anneau au doigt de la jeune
femme, il le compare à cette bague légendaire d’Annibal, sous la pierre duquel
était dissimulé un poison. Le poison ici est celui qui suinte de la venimeuse
Joséphine, capable de tuer l’amour. En 1845, Barbey d’Aurevilly connaît un
succès de salon avec Du dandysme et de George Brummel, un
ouvrage entre l’essai et la biographie. En 1849,
il découvre La Comédie humaine de Balzac et voue dès lors une grande
admiration à l’écrivain.

1851 : Pendant la longue rédaction du roman Une vieille maîtresse,
étalée de 1845 à 1850, Barbey d’Aurevilly connaît une conversion, un retour à la
foi, inspirée par sa lecture de Joseph de Maistre – à sa suite il sera ultramontain et absolutiste –, la rencontre d’Eugénie de Guérin, sœur de son amie,
et ses échanges avec son frère prêtre. L’œuvre raconte l’histoire d’amour
entre la jeune et pure Hermangarde de
Polastron
et Ryno de Marigny, un
homme séduisant qui semble lié à sa « vieille maîtresse », la Villeni, une peu charmante Espagnole
qui forme une antithèse parfaite avec la jeune fille, par un pacte mystérieux. Si, quand il épouse
Hermangarde, Marigny rompt loyalement avec cette femme qui lui lance à cette
occasion une malédiction, lui prédisant son retour prochain auprès d’elle, il
finit effectivement par la rencontrer et la fréquenter à nouveau alors que le
jeune couple vit retiré dans le Cotentin. Hermangarde, devant la trahison de
son mari, manque de mourir. La publication de ce roman, avec celui du pamphlet Les Prophètes du passé, catholique et
monarchiste, vaut son premier succès
public
à Barbey d’Aurevilly, après quinze ans d’attente. Cette année-là, il
mène une vive campagne pour le rétablissement de l’Empire. La seconde édition
d’Une vieille maîtresse en 1858 le
fera encore mieux connaître grâce à un succès
de scandale
.

1852 : Le roman L’Ensorcelée repose sur un récit emboité que fait maître
Tennebourg, un fermier qui connaît parfaitement la lande de Lessay, à un
voyageur à cheval qui lui a demandé son chemin. Il lui raconte l’histoire de l’abbé de la Croix-Jugan, un chouan qui, confronté à la défaite de
son camp, tente de se suicider d’un coup de fusil. Défiguré, il est cependant recueilli et soigné par une vieille
femme. Une fois réapparu au monde, ses allures mystérieuses suscitent la passion de Jeanne de Feuardent, qui se rapproche d’une fascination pleine
d’angoisse, d’un « ensorcellement ». Quand elle comprend que son
amour sera sans retour, elle se tourne vers un pâtre en quête d’un sortilège,
mais celui-ci révèle au mari de Jeanne les pensées infidèles de son épouse. Peu
après, on la retrouve noyée dans un lavoir. Puis c’est à l’abbé de la Croix-Jugan
de tomber, touché en pleine messe par une balle, alors qu’il élève l’hostie. Le
mari de Jeanne, lui, disparaît. L’œuvre se distingue par sa tension dramatique et la description
que fait l’auteur des paysages de la
lande
. Elle passe largement inaperçue mais Baudelaire en parle comme d’un chef-d’œuvre.

Dans ses œuvres Barbey d’Aurevilly a souvent
parlé de la Normandie – ce qui a pu
faire parler de lui comme d’un écrivain régionaliste – et de la chouannerie, qui s’accordait avec son
royalisme. C’est aussi en 1852 qu’il commence à tenir le feuilleton littéraire du Pays, un journal officieux avec
lequel il collabore jusqu’en 1862, et dont il tiendra également la chronique politique. On peut considérer
le bonapartisme de Barbey
d’Aurevilly comme un royalisme résigné.
À partir de 1862, il choisit d’ailleurs, principalement, des feuilles d’opposition pour
s’exprimer : Le Parlement, Le Nain jaune, Le Figaro.

1865 : Le roman Un prêtre marié tourne autour de l’obsession de Jean Sombreval, un prêtre défroqué, pour sa fille Calixte, laquelle a irrité des
angoisses de sa mère, morte en couche pour avoir subi un choc en apprenant le
passé de son mari. De retour dans son pays natal, l’ancien prêtre, désormais tout
entier consacré à la science et cherchant à guérir la maladie nerveuse de sa
fille, doit subir l’hostilité de la population, pour laquelle il est un renégat, et qui se trouve d’autant plus
scandalisée quand elle apprend son mariage. Calixte quant à elle, que sa grande
piété a poussée à faire secrètement des vœux de religieuse, se refuse à un
jeune noble. Sombreval, désespéré, feint un retour à la foi et à la prêtrise
pour tenter de guérir sa fille, mais découvrant l’imposture, celle-ci meurt.
Sombreval se suicide alors en emportant avec lui le cadavre de sa fille dans
les eaux.

1874 : Le célèbre recueil Les Diaboliques, qui réunit des
nouvelles publiées à partir de 1850, met en scène la figure du Diable incarnée
en plusieurs femmes moralement
« perverses »
, dans des histoires où se mêlent amour sensuel et mort. Dans la
première, Le Rideau cramoisi, un
vicomte en pension chez des bourgeois s’éprend de la fille de la famille qui,
malgré ses premières apparences de froideur, vient la nuit se donner à lui avec
frénésie, jusqu’à ce qu’elle meure dans ses bras sans raison apparente. Dans la
préface, Barbey d’Aurevilly prévient que malgré la hardiesse des récits, il a voulu faire œuvre de moraliste chrétien, et que son ouvrage est didactique, le catholicisme
étant pour lui la « science du Bien
et du Mal 
», et non une invitation à la pruderie. La simplicité de la
psychologie des personnages va ici de pair avec une volonté de se concentrer
sur l’aspect scandaleux des histoires, relevées par des manifestations surnaturelles. L’ouvrage est poursuivi pour atteinte aux bonnes mœurs, et
l’écrivain obtient un non-lieu en acceptant le retrait de la vente du livre. Le recueil ne sera réédité qu’en
1882. En 1879 paraît Le
Chevalier des Touches
, nouveau récit emboité que raconte une vieille
demoiselle à un cercle de royalistes durant les dernières années de la
Restauration.  Il raconte les aventures
du chevalier vendéen des Touches, dont le personnage est inspiré d’un réel
chevalier Destouches [sic] qu’a rencontré l’auteur. Il s’agissait du premier
volume d’une épopée normande qu’a voulu écrire Barbey d’Aurevilly sa vie
durant.

1882 : Le roman Une histoire sans nom est à nouveau centré sur un prêtre pour le moins particulier, le
père Riculf, qui profite de la crise de somnambulisme de la fille de la baronne
de Ferjol qui l’héberge pour abuser de la jeune femme. Celle-ci mourra en
mettant au monde un enfant lui-même déjà mort. Dès lors, la baronne poursuivra
de sa haine ce prêtre qui, défroqué lors de la Révolution, vit ensuite de
multiples aventures en tant que terroriste et chef de bandits, avant de mourir
repentant parmi les religieux qui l’ont recueilli. Cette œuvre de la vieillesse
de l’auteur, qui oscille entre roman psychologique et roman pittoresque, poursuit cette recherche du mal incarné qui était particulièrement manifeste dans Les Diaboliques.

1889 : Jules Barbey
d’Aurevilly meurt à Paris à
quatre-vingts ans. La réputation et l’autorité ne lui seront venues qu’à la fin
de sa vie. Il est alors un maître pour Paul
Bourget
, Jean Lorrain et surtout
Léon Bloy. Il influence aussi beaucoup
Octave Mirbeau, Joris-Karl Huysmans ou encore Bernanos.

 

Éléments sur l’art et la
personnalité de Barbey d’Aurevilly

 

Barbey d’Aurevilly apparaît aujourd’hui comme un
précurseur du roman métaphysique.
Ses œuvres déclinent en effet des thèmes
prisés de la littérature moderne comme la solitude,
l’inquiétude et l’angoisse où s’ébattent des personnages
qui meurent dans la déréliction, ou qui
s’affirment dans une attitude
blasphématoire
voire sataniste.
Il se situe entre deux époques, prolongeant
le romantisme
qui marque grandement ses premiers travaux, et anticipant le symbolisme.

Dans sa correspondance,
qui a fait l’objet de publications, Barbey d’Aurevilly apparaît moins apprêté, plus humain que l’image qu’il voulait donner au monde, comme un ami passionné, toujours soucieux de ne
pas faire de peine à ceux qu’il aime. Parmi ses correspondants majeurs figurent
Trébutien, ce libraire normand qu’il avait rencontré pendant ses études de
droit et qui lui vouait une grande admiration, Léon Bloy dont il a su discerner
tôt le talent, et Louise Read, secrétaire et amie dévouée des dernières années
de sa vie.

 

 

« Je suis convaincu que, pour certaines âmes, il y a le
bonheur de l’imposture. Il y a une effroyable, mais enivrante félicité dans l’idée
qu’on ment et qu’on trompe ; dans la pensée qu’on se sait seul soi-même,
et qu’on joue à la société une comédie dont elle est la dupe, et dont on se
rembourse les frais de mise en scène par toutes les voluptés du mépris. »

 

Jules Barbey d’Aurevilly, Les Diaboliques, 1874

 

« C’était un homme d’une taille médiocre, mais vigoureux et
râblé comme un vieux loup, dont il avait le poil, si on en jugeait par la
brosse hérissée, courte et fauve de sa perruque. Son visage accentué s’arrêtait
dans un profil ferme : un vrai visage de Normand, rusé et hardi. Jeune, il
n’avait été ni beau ni laid. Comme on dit assez drôlement en Normandie pour
désigner un homme qu’on ne remarque ni pour ses défauts naturels, ni pour ses
avantages : « il allait à la messe avec les autres. »

 

Jules Barbey d’Aurevilly, Le Chevalier des Touches, 1879

 

« Les passions, pensait-elle, font moins de mal que l’ennui
car les passions tendent à diminuer, tandis que l’ennui tend toujours à
s’accroître. »

 

Jules Barbey d’Aurevilly, Une vieille maîtresse, 1851

Inscrivez-vous pour trouver des essais sur Jules Barbey d’Aurevilly >