Les Diaboliques

par

Le rideau cramoisi

Le vicomte et capitaine de Brassard que nousprésente le narrateur est un personnage haut en couleur. Quinquagénaire, cetancien militaire a commencé sa carrière sous Napoléon Ier, pour lapoursuivre sous la Restauration et ne l’abandonner qu’à l’arrivée au pouvoir deLouis-Philippe. Dandy et séducteur, son courage sous le feu n’a d’égal que sonpouvoir de persuasion envers les femmes. Ce soir-là, il partage avec lenarrateur la banquette d’une diligence qui roule vers l’Ouest du pays. Aprèsune conversation amicale, les deux hommes cherchent le sommeil, jusqu’à cequ’un incident mécanique oblige la diligence à s’arrêter dans une petite villesilencieuse et endormie. Une unique lumière, tamisée par un rideau cramoisi,veille à une fenêtre. Le narrateur remarque le visage bouleversé du capitaine,et ce dernier lui fait alors le récit qui suit.

Cette petite ville fut celle de sa premièregarnison, trente-cinq ans auparavant. La fenêtre au rideau cramoisi était cellede sa chambre. Que lui importait l’ennui profond qui suintait des pavés de lasomnolente cité : le seul fait de porter l’uniforme rendait heureux lesous-lieutenant de dix-sept ans qu’il était alors. Il logeait chez un couple debourgeois d’une médiocrité physique et intellectuelle profonde et dont laconversation n’engendrait qu’ennui. Les journées du jeune officier étaient fortheureusement occupées par les obligations de la vie militaire, et il secontentait de partager le repas du soir du couple. Aussi quelle ne fut pas sasurprise quand un mois après son installation parut une jeune fille. C’étaitAlbertine, la fille de la maison, revenue de pension pour s’installer au logis.D’une beauté froide de statue, Alberte – comme ses parents l’appelaient –n’accordait ni regard ni parole à de Brassard, jusqu’à ce soir où, dès le débutdu repas, la jeune fille s’empara de la main du jeune homme, d’une poigne fermeet possessive, puis ce fut son pied qui se posa, caressant, sur celui del’officier, sans qu’un trait de son visage ne bougeât. Cet assaut surprenantjeta dans l’âme du jeune homme un feu de passion et dès le lendemain, ilécrivit un mot à Alberte, qui le reçut sans se faire voir de ses parents.Pourtant, le jour suivant, la jeune fille se trouva assise non plus à côté dujeune homme mais face à lui, entre son père et sa mère. Frustré, de Brassardpassait ses journées à guetter cette jeune fille qui avait enflammé son espritet ses sens, sans que celle-ci ne lui témoignât le moindre intérêt. Il enperdait le sommeil et le plaisir de vivre.

Mais un soir, l’officier vit la porte de sachambre s’ouvrir et Alberte se dresser sur son seuil. En chemise, elle se donnaà lui passionnément, et ce pendant six mois, malgré l’épreuve qu’elle devaitsubir pour rejoindre la chambre de son amant : il lui fallait traverser,dans l’obscurité, la chambre de ses parents endormis. De Brassard était comblé,sûr qu’il était de se voir visité par cette ardente et silencieuse maîtresse,qui jamais ne disait mot. Mais un soir, sous les baisers de l’officier, lajeune femme mourut, sans que de Brassard sût jamais pourquoi. Que faire ducorps ? Le ramener dans sa chambre ? Impossible ! Le jeter parla fenêtre et simuler un suicide ? C’eût été infâme et insensé. La peur,la peur profonde et panique envahit alors l’esprit du jeune officier qui décidade se tourner vers la seule autorité de confiance proche de lui : lecolonel de son régiment. Il se précipita chez celui-ci qui l’écoutaattentivement et lui sauva la mise en l’envoyant le soir même dans une autregarnison. De Brassard quitta immédiatement la ville, sans présenter sesrespects à la défunte. Et jamais il ne sut ce qu’il advint : la façon dontle colonel régla cette affaire resta pour de Brassard un mystère. Et c’est doncavec une grande mélancolie teintée de remords et de regret qu’il fixe à présentson regard sur le rideau cramoisi de sa chambre d’antan. 

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