Mon enfance en Allemagne nazie

par

La « vie à l’arrière » à hauteur de jeune fille

A. Un
point de vue original

 

En entremêlant sa vie personnelle et la grande
Histoire de l’Allemagne, de l’Europe et du monde entre 1937 et 1945
principalement, Ilse Koehn offre un témoignage particulièrement intéressant sur
la Seconde Guerre mondiale, surtout pour le lecteur français. Alors qu’il est
abreuvé de récits du point de vue de français résistants ou de Juifs traqués,
le récit autobiographique d’Ilse Koehn, qui est celui d’une jeune Allemande non
juive vivant le conflit comme de nombreux autres jeunes allemands, ayant
participé aux Jeunesses hitlériennes, apparaît original.

L’œuvre prend soin de restituer rapidement
l’accession d’Hitler au pouvoir puis s’étend davantage sur son emprise
progressive sur la société et la propagation de ses idées, en commençant, dès
1933, par la promulgation de lois antisémites. Puis ce sera la politique
impérialiste d’Hitler, et les déplacements des troupes allemandes seront
soigneusement égrenés au fil du récit, qu’Ilse les ait entendus à la radio à
l’époque ou qu’elle les reconstitue a posteriori.

Le point de vue d’Ilse est doublement original
puisqu’il se trouve que sa famille, du côté de sa mère comme de son père, est
fermement antinazie. Elle doit donc évoluer au sein de la société allemande et
des Jeunesses hitlériennes tout imprégnée d’une culture du secret.

 

B. La guerre au sein des vies et de la ville

 

Au début la guerre fascine : quand les
premières bombes tombent sur Berlin, les sites touchés deviennent des
attractions, et les fragments de bombe deviennent des articles recherchés parmi
les enfants. Puis on ne parle que des lieux de bombardements, des bâtiments
touchés, des avions employés, etc. Ilse parle d’une fatigue et d’une nervosité
qui s’installent chez chacun, fatales quand on passe la moitié de ses nuits à
la cave, à attendre qu’une bombe tombe peut-être au-dessus de soi, dans le
fracas de la DCA (Défense contre les aéronefs).

La guerre pénètre même très concrètement dans
l’univers normalement préservé des enfants quand Ilse, de retour du premier
camp, se rend compte que des soldats en tenue de combat ont colonisé son école.
Il y a des lits de camp dans les couloirs. L’élève Ilse se pose des questions
sur ses professeurs et leurs opinions politiques. Elle observe des luttes de
pouvoir qu’elle traduit ainsi : « Sous le régime hitlérien, les
conseillers des jeunesses hitlériennes ont plus d’autorité que les professeurs,
spécialement les professeurs de lycée qui ont la réputation d’être apolitiques,
ou secrètement opposés au gouvernement nazi ».

La guerre se vit différemment en ville ou à la
campagne. Chez les Dereck, les grands-parents maternels d’Ilse, qui habitent à
l’écart de Berlin, on peut élever des bêtes, cultiver, et le pragmatisme règne :
on ne gâche rien, on broie les os pour les poulets, on tanne les peaux de
lapins. Et au-delà de sa famille, Ilse observe partout les effets de la guerre sur
la société : les discussions à propos des cartes de rationnements, des surveillants
d’immeuble et de quartier particulièrement intrusifs.

Ilse traduit souvent ce qu’elle entend, de sa
hauteur d’enfant, dans les files d’attente des magasins comme parmi ses
camarades, par un concert de voix parfois impersonnelles. Autre signe de temps
perturbé, récurrent, les transports en commun – trains et bus – bondés, où la
foule est « tassée comme du bétail ». Le froid est également un
inconvénient fréquent ; si l’on mange à sa faim chez les Dereck, le
charbon manque tout au long du conflit.

 

C. La guerre et l’enfant

 

L’effort de guerre se fait dès le début de la
guerre sentir pour les enfants, qui dès après l’invasion par Hitler de la
Pologne, doivent « ramasser des vêtements et vendre des bougies ».
Plus tard, Ilse devra moissonner, ou aider les populations touchées par les
bombardements. Difficile parfois d’attribuer encore le statut d’enfants,
d’adolescents, à de jeunes gens qui moissonnent comme des grands, ou encore à
Uschi, l’amie d’Ilse qui « doit s’occuper de ses deux petites sœurs, faire
la queue dans les magasins et même faire la cuisine. » La conscience de la
mort toujours proche semble en outre voler une part d’enfance aux jeunes
personnages. Car la guerre se fait aussi sentir, à l’arrière, quand l’annonce
de la mort d’un père, d’un frère, d’un oncle, parvient aux oreilles d’enfants
isolés de leurs familles, et qui doivent faire leur deuil en solitaire.
L’Histoire se fait particulièrement sentir dans la vie d’Ilse quand Goebbels
décide de chasser complètement les Juifs de Berlin, et qu’Oma meurt peu après
avoir été déportée dans un camp. Et à nouveau quand son premier petit copain,
Eberhard, meurt sous les balles de son propre père, qui, influencé par la
propagande macabre de Goebbels, craint l’arrivée des Russes plus que la mort
elle-même.

La guerre se traduira pour Ilse par de
nombreux déplacements – qui se doublent de nombreuses épreuves – : le premier
en 1941 dans le cadre du Kinderlandverschickung (Évacuation des Enfants), vers
la Tchécoslovaquie, où elle commence dès lors à connaître la faim et la soif,
la propagande imposée qui consiste à écrire des nouvelles enjolivées à ses
parents, les terribles morsures de puces, les poux, les cafards dans son
assiette, le pain dur comme de la pierre ; puis à l’été 1942 vers une île
de la Baltique, où elle pense pouvoir profiter de la plage, et où elle sera
menée à se demander s’il vaut mieux craindre les bombes ou se sentir en prison,
à dire : « j’aimerais pouvoir m’évanouir », tant le travail est
harassant, à connaître l’arbitraire du pouvoir – « La centaine de filles
de notre baraquement est punie parce que quelqu’un a bougé pendant qu’on
hissait le drapeau » –, ainsi qu’un jeune dentiste maladroit qui lui brise
plusieurs dents ; et enfin, en octobre 1942, dans un petit village tchèque
où les épreuves seront moins dures et des joies possibles, entre le ski, les
prairies et la rivière voisine.

Les enfants semblent souvent abandonnés à leur
sort par ces temps de guerre, même s’ils sont encadrés par des adultes. En
témoigne la folle joie qui anime les fillettes quand elles se retrouvent dans
le premier camp face à Hardy, un jeune docteur qui s’intéresse vraiment à elle
« individuellement », en s’attachant à les divertir. Les peurs d’Ilse
n’ont rien à voir avec celles, courantes, d’une petite fille de son âge. Elle
rêve de reformer une famille avec ses parents et de retrouver leur maison de
Waidmannslust, mais il y a une condition terrible : « Si nous
survivons… la question est là. »

Même les enfants sont parfois directement ciblés
par les balles de la guerre ou de l’aigreur : d’abord en Tchécoslovaquie,
où les locaux voient d’un mauvais œil l’hébergement de ces jeunes filles allemandes,
futures mères de soldats ; et plus tard, quand Berlin est bombardée de
jour comme de nuit, Ilse devra zigzaguer entre les balles de mitraillettes
aveugles à son enfance. Juste avant la capitulation de l’Allemagne, on fait feu
de tout bois : « Ces cochons de SS viennent défendre la rue avec une
poignée de loups-garous, des enfants
de douze ou quatorze ans », déplore une voisine des Dereck. Lors du pire
bombardement qu’elle vit, alors qu’un millier d’avions alliés survolent Berlin
et qu’elle se demande si elle est morte, elle note à propos de la terre :
« Elle se soulève comme si c’était un trampoline mais je m’y
cramponne, y enfonce mes ongles ».

 

D. Être allemande et avoir une famille antinazie

 

L’enfant Ilse a du mal à sélectionner seule
les informations pertinentes face à un concert de voix désaccordées. Il n’y a,
hélas, pas toujours quelqu’un pour se mettre à son échelle et lui expliquer
simplement les choses : « Ma famille disait qu’Hitler menait
l’Allemagne au désastre et sa perte. Hitler disait qu’il nous menait à la
gloire et mes camarades semblaient le croire. » La propagande présidée par
Goebbels participe de cette confusion : l’enfant n’est pas encore tout à
fait capable de hiérarchiser les informations : comment la radio peut-elle
mentir ? Comment ses parents pourraient-ils mentir ? La confusion,
pour lui, règne d’autant plus.

De même, si les Jeunesses hitlériennes sont
présentées par le pouvoir comme quelque chose d’enviable pour tout jeune
Allemand, le père d’Ilse a pour sa part ces mots : « Entrer dans une
des organisations de ces porcs-là ? » Brillant parmi ses camarades au
sein des Jeunesses hitlériennes, la jeune fille se trouve par conséquent prise
au milieu d’un dilemme : son tempérament la pousse à toujours faire du
mieux qu’elle peut, mais son père lui interdit de devenir chef, quand ses
qualités la désignent naturellement aux plus hautes fonctions que son âge lui
autorise.

Si Vati n’est pas en reste pour vilipender le
régime nazi, Grossmutter de son côté parle d’Hitler, qui envoie ses troupes
partout et vient de déclarer la guerre à l’Amérique, comme d’un mégalomane.
Puis elle parle de l’état-major comme des « héros [qui] sont les premiers
à faire dans leur culotte ».

Ilse, a contrario, a l’exemple d’un
« super-nazi » en sa camarade de chambrée Sigrun, fille d’un des
rouages du parti, authentiquement déçue des défaites allemandes, et dont on dit
que le portrait d’Hitler, chez elle, est aussi grand que la table de la salle à
manger.

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