Mon enfance en Allemagne nazie

par

Une jeune fille sensible, intelligente et créative

Ilse apparaît comme une jeune fille particulièrement
sensible, délicate, pleine d’empathie. Alors qu’elle n’a que 8 ans, quand sa
mère est placée dans un sanatorium, elle comprend que certaines questions la feraient
paraître « ingrate et grossière » vis-à-vis des hôtes chez lesquels
on l’a placée. Complaisante, compréhensive, alors que Grete croule sous les
tâches données par Grossmutter, elle gratifie sa mère d’un : « Ça ne
fait rien Mutti ! je voulais juste être avec toi. » Mais elle
note que sa mère ne remarque pas « le ton faux de [s]a voix ». Ilse
essaie de ne pas déranger sa mère de même que Grete n’ose gêner la sienne d’une
quelconque façon – « “Un jour nous serons réunis tous ensemble.” Je savais
qu’il valait mieux ne pas demander quand. » Au début de la guerre, Ilse
voudrait ramener de la nourriture de chez les Dereck à sa grand-mère Oma qui ne
s’en sort pas si bien, mais elle est pleine de scrupules : « J’aurais
honte ; je ne saurais pas comment faire pour donner quelque chose de ce
genre à Oma. Ce serait comme de lui dire : “Je n’aime pas ce que tu me
donnes.” » Sa délicatesse confine à l’oubli de soi : face à son père,
alors qu’Ilse est très en colère face au peu de temps dont ses parents
disposent pour elle : « j’essaie de paraître compréhensive malgré ma
fureur interne. » Au retour du troisième camp, Ilse « pleure tout bas
pour ne pas réveiller Mutti. » Vati sent bien la sensibilité de sa fille,
et souhaite qu’elle s’endurcisse. Il utilise à cette fin l’image du
hérisson : il faut qu’Ilse acquière quelques piquants pour se défendre
seule.

Ilse, fillette d’un tempérament joyeux,
joueur, exprime un intense besoin d’harmonie et de couleur ; très souvent,
Ilse voit gris, ce qui la rend triste ; elle parle ainsi de son professeur
principal au lycée : « Elle portait toujours du gris et semblait
grise elle-même. » Les assistances sociales qui s’invitent chez Oma,
« deux immenses femmes en manteaux gris », semblent d’abord « un
mur gris » quand Ilse leur ouvre la porte. Chez son amie Uschi,
« tout paraît gris, étriqué ». Plus loin, elle observe des
« soldats au visage gris ». L’humeur dans le troisième camp est
« sombre et grise ». Alors que lors d’une réunion à laquelle elle
assiste, tout le monde est heureux et chante, on entonne une chanson politique
puis l’Internationale. Ilse note
alors : « Les nuages s’amoncellent encore. La chose invisible,
sinistre et menaçante est dans l’air de nouveau. » Sa sensibilité la dote
d’une compréhension vague, de l’ordre de l’intuition, d’autant plus angoissante
qu’on ne l’aide pas à ordonner les informations qu’elle capte de-ci de-là.

Face à une réalité angoissante, Ilse se
réfugie souvent dans l’imaginaire : dans le premier camp, elle s’imagine
être Karlson, la petite domestique d’un lutin dans un livre d’Ossian Elgström.
Elle se figure son père en lutin à ses côtés. En 1945, elle puise toujours dans
cet imaginaire des ressources : « En descendant vers le lac, j’essaie
le plus possible de remplir les rues hivernales vides avec les images
d’autrefois. » Puis, à la fin de la guerre, dans la niche où l’a cachée
avec sa mère et une voisine Grossmutter : « Mon esprit s’égare,
accroche désespérément une image, une joyeuse, ensoleillée, pour faire reculer
l’horreur présente. Je vois des jeunes gens, garçons et filles de mon âge,
jouer au ballon sur une pelouse. […] Il y a une plage. Bientôt, j’irai me
baigner avec les autres. » Ce confinement forcé et la vive intelligence
d’Ilse ne peuvent que faire penser à une autre figure de jeune fille particulièrement
vive d’esprit, jetée dans l’horreur de la guerre : Anne Franck. Ici
cependant le récit est reconstitué a posteriori par un esprit adulte, et la
visée est plus clairement littéraire.

Dans le troisième camp, les talents
artistiques d’Ilse sont grandement sollicités, ses camarades lui
« demandent de dessiner et d’inventer des histoires. » Ilse
avance : « je ne m’ennuie jamais […] tant que j’ai un livre ou que
je peux dessiner. » Lors du troisième camp, Ilse, qui sait raconter des
histoires et dessiner, se montre capable de tenir un journal pour ses camarades
et ses professeurs, Le Mummel,
quasiment à elle seule. Journaliste, rédactrice en chef, dessinatrice,
caricaturiste… rien n’est trop pour elle. Ilse, bien qu’elle ait fait une
grosse bêtise en organisant l’expédition vers la cascade, est envoyée dans un
centre de formation des chefs des Jeunesses hitlériennes ; là, encore,
malgré la sélection préalable, elle brille : elle est la meilleure du
groupe de vingt-deux jeunes filles.

Notons qu’il peut lui arriver d’osciller entre
modestie et mépris : « J’essaie fermement de me raisonner pour ne pas
ressentir l’orgueil d’avoir été choisie. Je me dis qu’au pays des aveugles les
borgnes sont rois. » Honnête et lucide, elle note chez elle une forme
d’hypocrisie : « quand on m’a arraché le foulard du cou [après
l’incident de la cascade]. Cela m’avait fait un coup, même si je ne voulais pas
me l’avouer. » Mais elle reste globalement timide, en raison de la
conscience qu’elle a de ses manques, et ne se révèle vraiment que quand elle se
sent vraiment en confiance, ce qui arrive rarement.

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