Mon enfance en Allemagne nazie

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L’humour pour envisager l’horreur, le juron pour la traduire

On note de nombreuses occurrences de l’humour dans l’œuvre d’Ilse Koehn, qu’il s’agisse de se moquer des soutiens du régime, du décorum nazi, ou d’accepter l’atroce réalité avec un peu de légèreté, de recul, voire de cynisme. Ainsi, en parlant d’un gérant devenu surveillant d’immeuble, une femme dans une file d’attente lâche : « La seule chose qu’il sache faire, c’est l’important ». L’ambiguïté comme le secret peut être un moyen de sauver la face : « Je lui donnerai pas l’occasion de nous faire gentiment disparaître ! dit une femme en parlant du gérant de son immeuble devenu surveillant. Je le gratifie d’un “Heil Hitler !” juste à la porte. […] Oui monsieur, j’aime notre Führer… et Heil Hitler ! à vous tous ! » Plus loin, Ilse note : « personne ne sait vraiment si elle plaisante ou si elle est sérieuse. » Parlant d’un de ses professeurs, Ilse observe qu’il « exécute un parfait “Heil Hitler” de cinéma, avec main tendue et claquement de talons. » Face à un vieux monsieur devenu surveillant d’immeuble qui lui demande beaucoup de renseignements, pour le cas où un incendie se déclarerait, Oma ironise et joue l’idiote : « Vous voulez dire que vous avez l’intention de me secourir en cas d’incendie ? » Puis : « qu’est-ce que ma religion a à voir avec un incendie ? » Avant le départ d’Ilse pour le troisième camp, on se demande combien de temps on y restera, cette fois ; la réponse, « jusqu’à la victoire finale, bien sûr ! », est présentée comme une « plaisanterie usuelle ». On dit tout le temps à Ilse d’être vigilante, mais elle note avec quelque fatalité : « je me demande comment la vigilance peut aider contre les bombes ».

Quand les fillettes du premier camp se rappellent le tas de paquets pourris que le personnel soignant n’avait pas voulu leur distribuer : « On ne peut rien reprocher aux fourmis ; ma mère fait des gâteaux fantastiques ! » Au retour du premier camp, les jeunes filles se moquent de leur professeur Lenz, qui aime à entonner sans aucun recul une chanson mièvre au possible : « Quelqu’un, au fond, lance “Les nuages rouges dans le ciel” en rajoutant un super trémolo. » Plus loin : « La classe se joint à elle en chantant sur tous les tons possibles. On dirait un tas de gorets qu’on égorge. »

Quand Ilse compare la situation de sa grand-mère Oma à celle de ses grands-parents Dereck, elle parle d’ersatz de café et de vrai café, et elle traduit en outre la situation favorable de ceux qui habitent le pourtour de Berlin et peuvent cultiver, alors qu’elle entre dans la cuisine d’Alma où se sont réunies huit femmes du voisinage, ainsi : « Je ne pense pas qu’il y en ait une qui pèse moins de quatre-vingts kilos. » Plus loin elle porte un regard tendre et ironique sur cette même grand-mère : « La ville est en feu mais elle doit planter des pommes de terre. »

Alors que des flots de gens veulent monter dans un train : « “Rapprochez-vous la mère… et si vous retenez votre respiration, il y aura trois places de plus !” / “Laissez entrer les enfants. Faites monter les enfants, ils doivent aller à l’école. Nous devons assurer notre avenir !” Rires. » Imiter ou parodier une propagande jugée par beaucoup balourde est devenu, en 1945, une blague générale, alors que le pays est près de s’effondrer et que la radio continue de hurler son déni. On parle alors « d’humour à se faire pendre ». L’humour voisine parfois avec le cynisme. Après un bombardement, Ilse entend ceci : « Ils pourraient s’épargner le mal de creuser ; tout ce qu’ils vont trouver ce sont des cadavres. – C’est vrai ! Et ils n’auront plus qu’à les réenterrer. »

Un des mots clés d’Ilse, quand elle en a ras-le-bol, est « merde » (Scheisse), qu’elle prend plaisir à dire, son mot favori, même, dit-elle, « le pire que nous connaissons et celui qui exprime le mieux nos sentiments ». L’enfant qu’elle est encore est fascinée par certains mots qu’elle lâche avec une certaine espièglerie. Elle est particulièrement frappée quand elle entend au téléphone son père lancer « Va te faire foutre » à un responsable du quartier général des Jeunesses hitlériennes. Elle est encore plus stupéfaite d’entendre son amie Ruth parler d’un officier comme d’« un vrai con ». Plus loin, elle n’ose pas répéter le mot elle-même, le remplaçant par « stupide » dans un courrier.

On le voit, la légèreté n’est pas tout à fait exempte des temps de guerre. Le rire est un réflexe humain pour réagir à des situations anormales, et on le comprend particulièrement quand il est déclenché par la mécanique absurde du régime nazi, qui aura inspiré à Chaplin Le Dictateur.

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