Chronique d'une mort annoncée

par

Passivité de la raison, force de la coutume et pression sociale

Les jumeaux Vicario nourrissent-ils quelque vieille rancœur contre Santiago Nasar ? Il semble que non. En tout cas, rien dans leur comportement dans les heures qui précèdent le crime ne le laisse supposer. Le narrateur les présente ainsi : « les frères Vicario, qui restèrent à boire avec nous et à chanter avec Santiago Nasar, cinq heures avant de l’assassiner. » Mais quand leur sœur est ramenée à la maison familiale par le mari bafoué, c’est eux que la mère fait venir, c’est eux qui arrachent un aveu à la jeune femme. En tant que mâles, il leur appartient de venger l’honneur familial. Et les voilà bien ennuyés.

         D’abord, Pablo, n’est guère enthousiaste, et c’est son frère Pedro qui doit le convaincre : « Ce fut Pedro Vicario qui, selon ses propres aveux, prit la décision de tuer Santiago Nasar, alors que son frère, dans un premier temps, se contenta de le suivre. » Alors les deux frères partent en quête du coupable. Et ils prennent leur temps. « Jamais mort ne fut davantage annoncée. » En effet, ils font part de leur intention à tous ceux qu’ils croisent : « Nous allons tuer Santiago Nasar. » Pourquoi font-ils cela ? Pour que quelqu’un les en empêche. Les deux frères ont parlé à tellement de monde qu’ils s’attendent à ce que quelqu’un arrête leur bras. Or, ce n’est pas le cas. Certains n’y ont pas cru, comme Don Rogelio de la Flor, le mari de Clotilde Armenta. : « Ne sois pas idiote […]. Ces types-là ne tuent personne, et surtout pas un homme plein de fric. » D’autres, comme la mère de Prudencia Cotes, la fiancée de Pablo Vicario, les encouragent : « L’honneur n’attend pas » leur dit-elle.

Les frères Vicario sont poussés par la force de la coutume. Clotilde Armenta, derrière le comptoir de sa boutique, le voit : « Ils avaient l’air de deux enfants, me dit-elle. Une réflexion qui l’effraya, car elle avait toujours pensé que seuls les enfants sont capables de tout. » Deux enfants à qui échoit une tâche qu’ils ne veulent pas accomplir. Seule Clotilde Armenta fait preuve de bon sens, d’humanité, et de psychologie. Elle comprend que depuis des heures les frères Vicario se montrent partout en claironnant leur projet meurtrier car ils attendent que quelqu’un les empêche de le mettre en œuvre. « Il vaudrait mieux délivrer ces malheureux garçons de l’horrible obligation qui leur est tombée dessus », plutôt que se contenter de les délester de leurs couteaux. Mieux aurait valu les mettre sous les verrous pour quelques heures, le temps qu’ils se calment, et que Santiago Nasar puisse se justifier. « Bien des éléments semblaient prouver que les frères Vicario n’avaient rien fait de ce qu’il aurait fallu pour tuer Santiago Nasar sur le champ et avec discrétion ; ils étaient allés, mais en vain, au-delà de l’imaginable pour que quelqu’un les empêche de tuer. »

         Mais la pression qui s’exerce sur eux est trop forte. Alors ils boivent, et attendent leur victime. Ils ne lui parlent même pas avant de le tuer, ils ne cherchent pas à obtenir une explication. Ils ne remettent pas en cause ce qu’a dit leur sœur et n’envisagent pas un instant que Santiago Nasar puisse être ignorant de ce qui les amène devant lui, l’arme à la main.

         La vraie, la seule raison pour laquelle ils vont tuer Santiago Nasar, c’est que c’est ce qui est attendu d’eux. Il n’est pas question de justice, il est question d’honneur.

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