Chronique d'une mort annoncée

par

Un crime d’honneur collectif

Qui a tué Santiago Nasar ? Les frères Vicario, mais aussi touteune population. Certes, seuls les jumeaux ont directement porté la main sur lejeune homme, mais quand des dizaines de personnes savent que quelque chose deterrible va se passer et que ces personnes n’interviennent pas, elles semblentporter une part de responsabilité dans le drame.

         Certaines interviennentdirectement et encouragent les jumeaux Vicario dans leur entreprise. C’est lecas de leur mère, Pura Vicario. La coutume veut que ce crime contre l’honneursoit vengé, alors il faut venger. Pas question d’interroger, de réfléchir, defaire preuve de bon sens ni d’intelligence. Quand les « jumeaux revinrentà la maison un peu avant trois heures du matin, appelés d’urgence par leurmère », ils sont attendus pour réparer l’honneur. Dès le moment de ladénonciation, quand Angela en livrant le nom de Santiago Nasar « le clouaau mur, avec son adresse de chasseresse comme un papillon dont le destin étaitécrit depuis toujours », le destin du jeune homme est scellé. D’autresencore, comme la mère de Prudencia Cotes, la fiancée de Pablo Vicario, lesencouragent : « L’honneur n’attend pas » leur dit-elle quandelle croise leur chemin. Prudencia Cotes elle-même pousse son fiancé à faire cequi est attendu de lui. On observera que pas une seule personne ne met en doutece qu’a déclaré Angela.

         Il y a ensuite ceux quiont entendu parler de la nouvelle, mais qui n’interviennent pas, soit qu’ilsestiment que cela ne les concerne pas, soit qu’ils pensent que quelqu’und’autre a dû déjà intervenir, soit qu’ils considèrent comme hautementimprobable le passage à l’acte des frères Vicario. C’est le cas de Don Rogeliode la Flor, le mari de Clotilde Armenta : « Ne sois pas idiote […].Ces types-là ne tuent personne, et surtout pas un homme plein de fric. »Et puis il y a ceux qui font quelque chose, et qui ne s’assurent pas que leuraction sera suivie d’effet. Le cas du colonel Lazaro Aponte estcaractéristique : averti, il va trouver les frères Vicario dans laboutique de Clotilde Armenta : « Quand je les ai vus, je me suis ditqu’ils voulaient simplement faire les bravaches […] car ils étaient moinssaouls que je pensais. […] Il leur confisqua leurs couteaux et lesenvoya se coucher. » En d’autres termes, il les réprimande comme deuxpetits garçons mal élevés. L’argument massue avec lequel il espère lesconvaincre est celui-ci : « Que va dire l’évêque s’il vous trouvedans cet état ? ». Et puis il y a tous ceux qui en ont entenduparler, qui en parlent à leur tour, tant et si bien que tout le monde semble aucourant. À ceci près que l’homme qui va mourir, lui, ignore tout.« Lorsque le bateau de l’évêque se mit à beugler, presque tout le mondeétait sur le pied de guerre pour le recevoir et nous n’étions que quelques-unsà ignorer que les frères Vicario attendaient Santiago Nasar pour le tuer ;en outre, le motif était connu dans les moindres détails. »

         Quand Santiago Nasarparaît sur la place, toute la population sait. « C’était une foulecompacte, mais Escolatica Cisneros avait cru observer que les deux amismarchaient au milieu de celle-ci sans difficulté, dans un cercle vide, car toussavaient que Santiago Nasar allait mourir et personne n’osait letoucher. » Santiago est maudit, marqué. Personne ne lui tend la main, nelui tape sur l’épaule en l’avertissant du danger qui le guette. Quand ses amisapprennent la nouvelle, il est trop tard. Ceux qui interviennent pour lui secomptent sur les doigts d’une main : Clotilde Armenta, son ami CristoBedoya, Nahir Miguel et Yamil Shaïum. Même Flora Miguel, la fiancée de SantiagoNasar, le condamne avec les autres : « Dieu fasse qu’ils tetuent ! » Enfin, quand les frères Vicario se jettent, armés, sur unhomme seul et désarmé, personne ne fait un geste pour les en empêcher.

         Pourquoi a-t-on laisséSantiago Nasar mourir de cette façon ? Vengeance sociale contre un homme riche ?Acte xénophobe contre un immigré d’origine arabe ? Peut-être. Mais c’estla conception de l’honneur qui prévaut, qui veut qu’il soit vengé dans le sang.Si l’on tue un innocent par erreur, cela importe peu. C’est l’acte qui estimportant. Pour la foule, la victime n’est pas Santiago Nasar, c’est BayardoSan Roman : « pour la plupart des gens, il n’y avait eu qu’unevictime : Bayardo San Roman. On supposait que les autres protagonistes dela tragédie avaient joué avec dignité et même avec une certaine grandeur lerôle privilégié que la vie leur avait réservé. » On peut supposer queSantiago se serait volontiers passé de tenir un rôle aussi privilégié. 

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