La Nuit de Valognes

par

Deux conceptions de la vie : Don Juan et Angélique

Don Juan est un libertin qui mène une vie dissolue, voire de débauche, mais c’est aussi un homme affranchi, qui est libéré des chaînes qui entravent les chevilles du commun des mortels : les conventions. C’est un libre penseur. Il est, au sens étymologique du terme, amoral. Sa devise pourrait être : « Vive la liberté ! », ce qui rappelle le Don Giovanni de Mozart et da Ponte. Cet état n’est pas pour tous : seuls les forts peuvent s’en offrir le plaisir : « Imaginez ce qui se passerait si l’on disait au monde entier : “Posez vos pioches et vos aiguilles ! Notre monnaie, c’est le plaisir : prenez-le, ici, et sans vergogne […].” Que se passerait-il ? Plus personne pour travailler, pour suer, pour se battre. […] Vous imaginez la pagaille ? […] Il n’y aurait plus de pauvres car la richesse ne serait plus d’argent mais de plaisir et tout homme est suffisamment bien doté pour connaître le plaisir. » C’est une vision fort subversive que celle de Don Juan. Angélique, pour sa part, a une vision très traditionnelle et morale des mœurs à adopter, qui implique l’attachement et la fidélité. De plus, elle est sensible au mal que le comportement de chacun peut causer à autrui : « Les êtres humains ne sont pas des pommes que l’on cueille sur la branche. Quand on les croque, ça leur fait mal. » On ne saurait trouver plus dissemblables points de vue : la fidélité toute morale et chrétienne que prône Angélique est rejetée par Don Juan : « La liberté dans une petit cage. On appelle ça la fidélité ! » Angélique se montre altruiste et Don Juan foncièrement égocentrique.

Ces deux visions du monde sont au cœur de la question que se pose le spectateur : au nom de quoi le Don Juan libertin est-il haïssable ? Au nom d’une morale religieuse, en l’occurrence la morale chrétienne, ou parce qu’il blesse les autres ? De plus, la quête d’Angélique n’est-elle pas aussi égoïste que celle de Don Juan ? En effet, en cherchant à convaincre le débauché que l’amour du cœur et la foi en Dieu sont une même chose, que cherche-t-elle, sinon à se faire aimer de Don Juan, l’épouser et le garder pour elle seule ? Le spectateur est face à deux égoïsmes, en est-il un plus défendable que l’autre ?

Éric-Emmanuel Schmitt n’apporte pas de réponse à cette question, pas même quand Don Juan abandonne sa cuirasse d’égocentrisme et consent à faire son chemin parmi les hommes. C’est pour lui une nouvelle naissance, et rien n’indique quelle sera l’issue de son voyage. Don Juan va « plonger dans l’inconnu, aller à la rencontre des autres. » Il tremble « à l’idée juste d’être une simple et haletante poussière, perdue dans l’univers ». Plus d’égocentrisme, mais une grande humilité chez le séducteur légendaire. Il va évoluer, au moins va-t-il essayer. Quant à Angélique, elle a déjà quitté la scène, elle « préfère être malheureuse ». Peut-être vieillira-t-elle seule, confite en une morale rigide et idéale qu’elle n’aura pas forgée mais qu’elle aura héritée de la société, tandis que Don Juan a eu le courage de se remettre en question et d’affronter l’incertitude, au moins une fois. Décidément, ce libertin est diablement attirant et son parcours personnel toujours fascinant.

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