La Nuit de Valognes

par

Un mythe revisité

La Nuit de Valognes porte un regard nouveausur le personnage de Don Juan. Cependant, Éric-Emmanuel Schmitt n’hésite pas àsolidement ancrer son récit dans la tradition en incluant un nombre d’élémentsattendus que le spectateur connaît, réminiscences et clins d’œil au Don Juanmythique. Il y a tout d’abord l’attitude égoïste et cynique du personnage,seulement préoccupé par la satisfaction de ses désirs, et rejetant Dieu ettoute spiritualité. Le jugement du spectateur ne peut être que proche de celuid’Angélique de Chiffreville : « Vous n’êtes bon que pour lemal. » Ensuite, le texte de la pièce contient nombre de références auxprécédentes versions du mythe. Ainsi, l’énumération des conquêtes de Don Juanpar son valet Sganarelle : « Italie : six cent quarante !Allemagne, deux cent trente-et-une ! Cent pour la France. En Turquie,quatre-vingt-onze. Mais en Espagne : déjà mille et trois » est ladirecte transposition du texte écrit par Lorenzo da Ponte en 1787 pour l’opéra Don Giovanni de Mozart, jusqu’au fameux« Mille et trois », « Mile tre », que le spectateur averti ne peut pas ne pas reconnaître.

La rencontre de Don Juan avec le Chevalier deChiffreville, elle aussi, rappelle au spectateur une scène célèbre, celle de larencontre avec la statue du Commandeur chez Molière. La dernière réplique de lapièce, où l’on entend Sganarelle qui constate que ses gages ont été payés,rappelle le cri poussé par le valet chez Molière : qui paiera sesgages ? Mais le Don Juan d’Éric-Emmanuel Schmitt, lui, a survécu à larencontre fatale avec la statue, puisqu’il l’évoque avec ironie :« Mon Dieu, mon Dieu… Là… mon maître… une apparition » lâcheSganarelle, effrayé, ce à quoi Don Juan répond simplement, sans mêmeregarder : « Encore ! » Le libertin de La Nuit de Valognes a beaucoup vécu, et a tout vaincu. Il ne craintplus rien, sinon la nouveauté, et c’est là ce qu’apporte la pièce : lanouveauté d’une rencontre improbable avec un amour inattendu.

Depuis des siècles, Don Juan a connu toutes les femmes,ou presque, en tout cas tous les genres qu’il pense exister. Seul quelque chosede profondément nouveau pourrait le toucher, a fortiori le bouleverser, etcette nouveauté est la rencontre avec le Chevalier de Chiffreville. Sganarellele présente ainsi : « ce soir-là, mon maître, qui ne haïssait rientant que la compagnie des hommes […] accepta l’invitation du jeune chevalier.Il s’assit, il l’écouta. »  Don Juan, le beau parleur, celui quiétourdit ses victimes par un discours enjôleur et les terrasse d’une phraseassassine, écoute. Puis, quand « le Chevalier, tout d’un coup, se renditintrouvable », Don Juan se met à « courir partout » à sarecherche. Quand Angélique, la sœur du Chevalier lui demande : « Vousl’aimiez, Don Juan ? », il « se lève, inquiétant, mauvais,partant d’un rire aigre ». Ce brusque jour jeté sur son âme le met dansune rage folle, « l’écume aux lèvres, la rage au cœur et les yeux ensang ». Plus tard, quand le Chevalier le contraint au duel, il refuse dese battre car, dit-il : « c’est la première fois que j’ai peur de lamort. Oh non pas de la mienne, mais de la vôtre. » Et quand le jeune hommese jette sur son épée, il le prend dans ses bras et lui dévoile son amour, enle regardant intensément. Les deux hommes forment une « étrangepietà », et on est loin de l’iconographie qui montre un Don Juanterrassant une femme ou défiant un convive de pierre. Éric-Emmanuel Schmitt aoffert à Don Juan l’occasion de changer, et peut-être de s’amender. En toutcas, il lui a rendu son humanité, et a ramené le personnage mythique parmi leshommes, ses semblables. 

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