La Nuit de Valognes

par

Don Juan

« Personnage classique du théâtre européen depuis lapièce du dramaturge espagnol Tirso de Molina datant de 1630, Don Juan estdevenu un mythe, ici revisité par Éric-Emmanuel Schmitt, qui lui offre unenouvelle vie, ouvre pour lui un nouvel espace mental. Il en fait plus qu’unsimple séducteur compulsif et lui donne ainsi une nouvelle profondeur, qu’ilaura le loisir d’exploiter après la conclusion de la pièce puisqu’à la fin de La Nuit de Valognes, Don Juan ne meurtpas et n’est pas précipité aux enfers.

Le Don Juan classique recherche avant tout son plaisir, seulle présent l’intéresse : le passé ne le tourmente pas et il se moque del’avenir comme d’une guigne. Foin des contraintes, au diable lesinterdits ! Et, par conséquent, peu lui importent les dégâts qu’il causeautour de lui, chez ses conquêtes et leurs familles. Ses conquêtes ? Ellesne sont pas innombrables, puisque Sganarelle en tient le compte précis,rapporté par Madame de Vaubricourt : « Italie : six cent quarante !Allemagne, deux cent trente-et-une ! Cent pour la France. En Turquie,quatre-vingt-onze. Mais en Espagne : déjà mille et trois. »

Quand il apparaît sur scène, dans un coup de tonnerre,ses victimes qui quelques instants auparavant le vouaient aux gémoniesretombent sous l’emprise de l’incroyable magnétisme de ce libertin débauché ettentent d’attirer son attention, quels que soient leurs griefs passés, carcomme le dit la Duchesse : « Mon Dieu, qu’il est difficile de ne pasparler en femme ! » Elles le voient pourtant tel qu’il est :« flagorneur, bouche avide, ces manières d’homme à qui tout est dû. »Face à ses accusatrices, il joue et les divise pour mieux régner sur elles, neles reconnaît pas, et va jusqu’à inventer une histoire de séduction en laquellemademoiselle de la Tringle croit reconnaître leur idylle, mais hélas :« je viens d’inventer cette fable à partir de votre physionomie, de voslunettes et de vos airs revêches, et je n’ai aucun souvenir de vous » luidit-il.

Quel est le secret de ce magnétisme ? Don Juansemble tout bonnement diabolique, habile à tourmenter ses proies, à les prendredans ses filets en se dissimulant à peine, et en les abandonnant seules etinsatisfaites. Sganarelle résume fort bien la technique de son maître :« il sut prononcer quelques mots presque tendres, et la jeune fille putcroire qu’elle avait passé la plus belle nuit du monde. »

Pourtant, tout va changer. Quand Don Juan apprend que lasentence de la Duchesse le condamne à épouser sa filleule – Angélique deChiffreville – il accepte sans broncher, à la stupéfaction générale. « LaPetite », comme on surnomme Angélique, se croit aimée de Don Juan quiadmet, devant elle, l’avoir aimée, il y a « Cinq mois et vingt-huitjours », car il a compté les jours. « Nous nous connaissons depuiscinq mois et vingt-huit jours » constate-t-elle, joyeuse. Certes, maisc’est aussi le temps depuis la séparation entre Don Juan et le Chevalier deChiffreville, son frère. Don Juan a changé, profondément, plus qu’on ne sauraitl’imaginer, au grand désarroi de ses victimes qui ne peuvent plus tenir leprocès du libertin : « Traître, vous n’avez pas le droit de changer ! »lui jette la Religieuse.

En rencontrant le Chevalier de Chiffreville, Don Juan adécouvert qu’il a vécu en automate : « C’est une apparence d’homme. Àl’intérieur tout est faux, il n’y a ni cœur, ni sang, ni cerveau, ni viscères,point d’organes, point de tripes […]. Ça ne mange que de l’huile et ça nepense à rien. C’est entièrement mécanique. » Il est allé de femme enfemme, belles ou laides, riches ou pauvres, jeunes ou vieilles, mécaniquement.Et Don Juan, « qui ne haïssait rien tant que la compagnie deshommes », ne va plus quitter le Chevalier, jusqu’à ce que celui-cidisparaisse soudain. Don Juan en est bouleversé : « Parle-t-il demoi, quelquefois ? » demande-t-il à Angélique, parlant comme unefemme amoureuse délaissée par un amant. Car les deux hommes s’aiment, et leChevalier a su lire en lui-même, alors que Don Juan n’a pas compris qui il est.Pour voir encore le Chevalier, Don Juan était prêt à épouser sa sœur Angélique,mais le Chevalier préfère la mort. Quand celui-ci, qui s’est jeté sur l’épée àpeine brandie par Don Juan, expire dans ses bras, ce n’est pas par des mots queDon Juan exprime son amour, mais par les yeux : « Don Juan le regardeintensément » ; « Je peux mourir » souffle le Chevalier.

Où ira Don Juan à l’issue de la pièce ? « Au-delàde moi », dit-il. Il quitte la scène « dans les larmes, lesconvulsions, dans les hurlements, la douleur et le sang » pour« plonger dans l’inconnu, aller à la rencontre des autres » ; enune deuxième naissance, il s’éloigne « dans la lumière qui croît ».Pas de ténèbres ni de damnation éternelle pour le Don Juan d’Éric-EmmanuelSchmitt, mais une deuxième chance. Car c’est un homme, et non pas un démon. 

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