Une saison blanche et sèche

par

Ben du Toit

Ben du Toit est le protagoniste du roman, etpeut en être considéré comme le héros. En effet, l’évolution du personnage quipart de la transparence pour arriver au martyre permet de le considérer commetel.

L’incipit du roman présente au lecteur lepoint de vue du narrateur sur Ben du Toit avant les événements qui formentl’intrigue : « L’idée que je me faisais de lui était celle d’un hommeordinaire, au caractère facile, dépourvu de méchanceté, celle d’un homme sansqualité particulière. » De fait, tel est Ben du Toit avant la disparitionde Jonathan Ngubene : un Afrikaner ordinaire et sans histoires. Il estprofesseur d’histoire et de géographie dans un lycée. Il est marié à Susan.Leur union n’est pas heureuse, car l’amour a disparu depuis longtemps. En outre,Susan le voit comme « un perdant », car il se contente de son emploide professeur. Le couple a trois enfants : « Suzette, forte tête etbrillante. Linda, douce et affectueuse. Johan, frustré et agressif. »L’aînée est mariée, le dernier est un adolescent. Complétons ce rapide aperçuen précisant que Ben du Toit a une paisible passion : l’ébénisterie.

Il est, comme l’est André Brink, un Afrikaner,c’est-à-dire un citoyen blanc d’Afrique du Sud, d’ascendance européenne, enl’occurrence française, comme l’indique son patronyme. Il s’exprime enafrikaans ou en anglais. La société de 1976 est très cloisonnée en Afrique duSud, aussi ses contacts avec les autres communautés qui composent le pays sonttrès limités. Ses contacts avec la communauté noire se limitent à des relationsentre maîtres et domestiques. Ben du Toit n’est pas choqué par cet état dechoses : il n’y réfléchit même pas. Il n’est pas animé d’un racismevirulent, au contraire ; il se montre très bienveillant envers les Noirsqu’il lui arrive de croiser, comme Gordon Ngubene, l’homme à tout faire de sonlycée, à qui il parle courtoisement, et donne parfois ses vieux costumes.L’usage veut que le balayeur noir l’appelle baas, ce qui signifie patron,et Ben du Toit accepte cet usage sans se poser de question : c’est ainsiqu’un Noir parle à un Blanc. Quand il était enfant, lors de trajets en voiture,il voyait une maison, et disait « C’est ma maison ! » ; ilvoyait une voiture et il disait « C’est ma voiture ! » ; ilvoyait un Noir et il disait « C’est mon domestique ! »

Mais insistons sur ce point : c’est unhomme bienveillant qui veut sincèrement aider autrui. C’est ainsi qu’il apporteune aide financière aux études de Jonathan Ngubene, le fils de Gordon, enéchange de menus services. Et quand le jeune garçon disparaît lors des émeutesde Soweto en juin 1976, Ben du Toit est sincèrement persuadé que tout finirabien, et il ne comprend pas l’inquiétude du père du jeune homme. Quand il fautse rendre à l’évidence et que l’on apprend que Jonathan a été tué, Ben du Toitinvite Gordon à la résignation : « Que pouvons-nous faire,Gordon ? Il n’y a rien que toi et moi puissions changer. » Cetteconfiance dans le système, qui confine à la naïveté, perdure quand Gordon estarrêté lors d’une visite nocturne de la police, visite qui s’accompagne d’unegrande brutalité. Ben du Toit est persuadé qu’il s’agit d’une erreur. Pourtant,la réalité de la situation est évidente, comme la présence d’un éléphant dansun couloir: Gordon a été arrêté de nuit, son appartement a été saccagé, il aété insulté et battu devant sa famille, et personne n’a de nouvelles de lui.Mais non, pour Ben du Toit il ne peut s’agir que d’une erreur :psychologiquement, Ben tente d’assumer une dissonance cognitive. Il ne peut pasne pas voir que la situation est anormale, mais il cherche à la justifier, afinde ne pas bouleverser sa vision du monde et le confort qui est le sien.

C’est pourquoi il se rend aux locaux de lapolice spéciale sur John Vorster Square. Il compte avoir avec le responsable del’enquête « une brève conversation pour effacer un simplemalentendu ». Qu’on imagine un citoyen allemand de 1935 allant à la policepour savoir pourquoi diable son ami juif a disparu : la situation est lamême. Même la nouvelle de la mort de Gordon dans des conditions suspectes nesuffit pas à ébranler sa confiance dans le système qui régit le pays, et ilattend beaucoup de l’enquête judiciaire sur la mort du père de Jonathan.Évidemment, c’est une nouvelle déception qui l’attend, puisque l’affaire estclassée sans suite. Que faut-il pour que Ben du Toit ouvre enfin les yeux surla réalité de son pays ? Du temps, et que quelqu’un le force à voir. Cequelqu’un c’est Stanley Makhaya, chauffeur de taxi clandestin au verbe haut etaux vêtements bariolés. Stanley est noir, mais il ne s’embarrasse pas demanières pour s’adresser à Ben, qu’il appelle lanie – homme blanc – etnon baas – patron. C’est Stanley qui emmène Ben dans le townshipde Soweto, et le paisible professeur y découvre la sordide misère dans laquellevit la population noire du pays, c’est-à-dire la majorité des citoyensd’Afrique du Sud.

Les graines qui vont faire fleurir lechangement de l’âme de Ben du Toit tombent dans un terreau fertile : c’estun homme bienveillant et honnête. Il assiste aux obsèques de Gordon parce qu’ilsent qu’il n’a pas le choix : il doit y assister, de même qu’il doitaider la veuve de Gordon dans la recherche de la vérité. Quand cettedernière, désespérée, pleure contre son épaule quand sa plainte est classéesans suite, Ben du Toit ne songe pas à la repousser. Or, son geste, ou plutôtson absence de geste de rejet, va cristalliser l’agressivité de la communautéafrikaner à son encontre. En effet, l’intérêt que Ben du Toit porte à Gordon etsa famille est très mal vu de la police, de ses collègues, et de sa proprefamille. En cherchant la vérité, il remet en cause le fondement même du systèmesocial de l’Afrique du Sud de 1976 : l’apartheid. Susan, son épouse, necomprend pas l’attitude de son mari : « Pendant toutes ces années, ilétait resté éloigné de tout ça et ne s’était pas senti le moins du monde gêné.Pourquoi cela devrait-il le déranger, à présent ? » Quand paraît dansla presse la photo le montrant étreint par la veuve de Gordon, Emily, une Noire,c’est le scandale. Sa famille, ses amis, la plupart de ses collègues, sahiérarchie trouvent qu’il donne de lui une image compromettante, scandaleusemême. On va jusqu’à y voir un geste politique. Sa communauté afrikaner leconsidère comme un traître. Comme l’explique la journaliste Melanie Bruwer,dont Ben va tomber amoureux : « Souvenez-vous que vous êtesAfrikaner. Vous êtes l’un d’entre eux. À leurs yeux, c’est la pire destrahisons imaginables. » Parallèlement, une foule de malheureux, membresde la communauté noire, viennent demander assistance à Ben, afin qu’il les aideà retrouver un proche disparu ou à obtenir justice. Cela rend sa vie encoreplus difficile.

Pendant ce temps, la police ne reste pasinactive. Le domicile de Ben est perquisitionné, son téléphone est mis surécoute. Ses collègues de travail sont interrogés par la police. Il sentl’hostilité grandir autour de lui. Petit à petit, toutes les personnesimpliquées dans les recherches menées par Ben du Toit sont arrêtées, exilées,ou « disparaissent » sans laisser de trace. Un jour, arrive à sondomicile un colis suspect qui l’intrigue : il s’agit en fait d’une bombe.Le seul rai de lumière dans cette vie qui s’assombrit peu à peu vient de lajournaliste Melanie Bruwer dont Ben tombe amoureux. C’est une unionintellectuelle et sentimentale, puisqu’elle est la seule personne avec qui ilpeut partager sans crainte ses opinions devenues dangereuses. Le couple faitl’amour une seule fois, et la police, qui n’ignore rien, prend des photos de larencontre. Un cliché est envoyé à Susan du Toit, un autre au proviseur du lycéeoù exerce Ben du Toit. Ce dernier est contraint de donner sa démission, etSusan le quitte. Il reste seul avec son fils Johan qui refuse de suivre samère. À cette exception près, tout le monde lui a tourné le dos, ce quiexplique qu’il soit si aisément victime d’une ultime trahison : sa filleSuzette lui a laissé entendre qu’elle comprenait son combat et sa peine,gagnant ainsi sa confiance. Ben du Toit lui confie alors où il cache lespapiers relatifs à son enquête : dans le double fond de sa boîte à outils.Peu de temps après cette confidence, des inconnus s’introduisent dans lamaison, ouvrent le double fond et en répandent le contenu sur le sol. C’est àce moment qu’il décide de contacter son camarade d’université devenu écrivainet journaliste afin de lui confier ses papiers, le narrateur du roman. Il luiconfie toutes les archives qu’il a rassemblées au cours de sa quête. Quand sonvieil ami le revoit, Ben est très amaigri et ressemble à un épouvantail.

Ben du Toit meurt officiellement dans unaccident de la circulation, dans les jours qui suivent. Avant de mourir, il aeu le temps d’envoyer une lettre à son ami écrivain, mais un doutesubsiste : l’a-t-il envoyée, ou est-ce la police qui l’a fait ? Lefait que le journal relatant le soi-disant accident précise que Ben du Toit étaitsur le point de poster une lettre accrédite la deuxième version des faits.Cette lettre a donc été lue par la police, et le narrateur le sait. Ben du Toitlui a passé le flambeau de la vérité ; le roman, synthèse du témoignage deBen du Toit, prouve que le narrateur a lui aussi choisi de s’engager.

Le personnage de Ben du Toit incarne le couragesimple d’un homme ordinaire qui, confronté à une situation qui le révolte, sentqu’il n’a plus le choix et doit s’engager, fût-ce au prix de sa vie. Ben duToit fait le choix de la solidarité, ce qui est un choix qui le rapproche despersonnages que l’on rencontre dans l’œuvre d’Albert Camus. L’influence del’écrivain français sur André Brink est forte et ce dernier a d’ailleurstraduit l’œuvre de Camus en afrikaans. Ben du Toit n’est pas un agitateurpolitique, il n’est pas un terroriste. Il est quelqu’un qui, de façonraisonnable, met en question un système et éclaire ses dysfonctionnements. Laconséquence est que son monde s’écroule, sa sphère rétrécit, il semble perdreune grande partie de son champ d’action. Mais cette perte est compensée parl’intensité du moment, qu’il sait mieux apprécier maintenant : « Etle seul fait de pouvoir dire : Ce jour, cette heure, m’est encoreoffert, devient une expérience si intensément merveilleuse que vousapprenez à louer le Seigneur d’une nouvelle manière […]. Oh ! C’est unesaison sèche. Mais infiniment précieuse à sa manière. » En ce sens, Ben duToit est le cousin des personnages issus de l’existentialisme cher à Sartre et,dans son cas, surtout à Camus. 

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