Une saison blanche et sèche

par

Un homme ordinaire qui devient un héros

Ben du Toit est un homme tout ce qu’il y ad’ordinaire : rien ne le distingue, au départ, des autres Afrikaners. Saconscience ne le tourmente pas, il n’est pas impliqué dans quelque combat quece soit, il n’est pas membre de quelque société secrète. Il est, commel’indique le narrateur dans l’incipit, «  un homme ordinaire, au caractèrefacile, dépourvu de méchanceté, celle d’un homme sans qualitéparticulière ». Et pourtant il va devenir si gênant que la police de sonpays le fait assassiner. Entre la disparition de Jonathan Ngubene etl’assassinat de Ben du Toit, les événements vont connaître une implacableprogression.

Il faut du temps pour que Ben du Toit ouvreles yeux sur la réalité. En effet, sans dire qu’il est heureux, c’est un hommequi vit bien dans la société d’Afrique du Sud, qui lui offre une positiondominante, que même la Bible justifie : les Noirs ne sont-ils pas lesdescendants de Canaan, petit-fils maudit de Noé, et à ce titre condamnés à êtred’éternels serviteurs ? Les incidents qui éclatent dans Soweto et que lesjournaux rapportent sont pour Ben du Toit aussi lointains qu’un tremblement deterre à l’autre bout du monde : c’est regrettable, mais cela ne leconcerne pas. Mais ce n’est pas un homme au cœur sec, aussi la détresse deGordon Ngubene le touche-t-elle car cette fois, il connaît les protagonistes del’affaire. Il a tissé avec eux, au fil du temps, des liens qui s’ils ne sontpas étroits n’en sont pas moins réels. Alors, il veut aider ce brave Gordon, etil n’est pas interdit de voir dans l’attitude de Ben du Toit un côtépaternaliste. Mais force est de reconnaître que le petit professeur ne selaisse pas décourager par les obstacles.

Certes, il s’obstine longtemps à penser quetout cela n’est qu’un simple malentendu, même quand la vérité semble évidenteau lecteur : Jonathan et Gordon ont été victimes des violences policièresquotidiennes à l’époque. Mais il serait injuste de juger Ben du Toit enplaquant sur le roman une grille de lecture contemporaine : aujourd’hui,le régime d’apartheid mis en place par les Afrikaners est unanimement condamnéet ses crimes ont été étalés au grand jour ; son opposant le plus célèbre,Nelson Mandela, est devenue une icône mondiale. Or en 1976, le régime dePretoria était reconnu par toutes les capitales du monde, soutenu par nombre degouvernements occidentaux, et Nelson Mandela croupissait en prison pourterrorisme. Quand Ben du Toit offre une tasse de café à Stanley Makhaya, ilréalise que c’est la première fois qu’il offre quelque chose à un visiteurnoir, et ce geste anodin est la clé qui ouvre la porte du placard aux secrets :il n’a pas d’amis noirs, pas de collègues noirs, pas de Noir qu’il reçoive enégal dans son bureau, et il ne s’en était jamais rendu compte. Le lecteur nedoit pas oublier que Ben du Toit n’est pas un monstre, au contraire : sil’on adopte une lecture manichéenne de l’Afrique du Sud du temps del’apartheid, Ben du Toit fait partie des gentils, des personnes ouvertes ettolérantes. Une fois ceci rappelé, on comprend mieux pourquoi il faut tant detemps à Ben du Toit pour prendre conscience de l’injustice qui l’entoure.

Il tente d’abord d’assumer une dissonancecognitive : le système social qui jusqu’à présent lui a convenu a produitune injustice. Il doit donc essayer de faire réparer cette injustice, etremettre ainsi les choses en ordre. Malgré les faits, Ben du Toit croittoujours à la validité du système. Pour lui, tout cela n’est qu’une simpleerreur. C’est dans l’intention d’avoir « une brève conversation poureffacer un simple malentendu » qu’il se rend au siège de la policespéciale. Et c’est là que ses yeux vont enfin s’ouvrir, et que plus rien nesera comme auparavant. Il ignorait tout, ou voulait tout ignorer, maintenant ilsait, et ne peut plus faire abstraction de ce qui est : « c’étaitcomme la face cachée de la lune. Même si l’on reconnaît son existence, on peuttrès bien ne pas se sentir obligé de vivre avec. » Mais une fois que desgens y ont posé le pied, on ne peut plus continuer à faire comme si celan’existait pas.

Les circonstances font vibrer dans saconscience une fibre engourdie, ce qui l’amène à remettre en question lasociété dans laquelle il vit. Ben du Toit s’interroge : « Etmaintenant ? » Va-t-il reprendre le cours ordinaire de sa vie, oucelle-ci va-t-elle basculer dans tout autre chose et prendre un nouveausens ? Pourquoi Ben du Toit assiste-t-il aux obsèques de Gordon, quin’était même pas son ami ? Parce qu’il doit y aller. C’est pour luiun devoir. Il n’a pas le choix. Ben du Toit incarne alors l’homme révolté selonAlbert Camus, qu’André Brink admirait profondément. Dans L’homme révolté (paruen 1951), Camus écrit : « La solidarité des hommes se fonde sur lemouvement de révolte et celui-ci, à son tour, ne trouve de justification quecette complicité », c’est-à-dire la complicité entre les hommes. Ben duToit va s’employer à faire vivre cette complicité, parce qu’il est un hommesolidaire.

Mais parallèlement, le système répressifpolicier se resserre de manière implacable autour du professeur : on tentede le dissuader de poursuivre sa quête, puis on le persécute avec subtilité etsans apparente brutalité, puis la violence se fait jour quand on lacère lespneus de sa voiture ou qu’on peint des slogans agressifs sur les murs de samaison, et qu’enfin une bombe lui est envoyée par courrier. Ses amis, puis safamille s’écartent de lui, son nom est traîné dans la boue, il est isolésocialement. Ajoutons à ce tableau les « disparitions », ces gensexilés, emprisonnés, ou pire… En effet, tout au long de ce parcours, lescadavres s’accumulent : Jonathan Ngubene, puis Gordon, puis Robert, lefrère de Jonathan, puis Emily Ngubene, ceux-là même que Ben du Toit voulaitaider. On retrouve ici l’absurde qui, selon Albert Camus, est l’essence dumonde : un brave homme, défendant une cause juste par des moyens légaux etpacifiques, a contribué à semer encore plus de chaos dans un situation déjàchaotique.

Toujours est-il que, doucement, sans faire debruit, Ben du Toit le petit professeur va accéder au rang de martyr, assassinépar la police. Sa mort, pour brutale qu’elle soit, n’est même pas entourée dela glorieuse aura de l’assassinat politique : officiellement, Ben du Toita été victime d’un accident de la route, comme il y en a des centaines chaquejour. Voilà comment un citoyen ordinaire devient un martyr anonyme, parce qu’unjour sa conscience engourdie a vibré, s’est éveillée, et ne s’est plus jamaisendormie. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Un homme ordinaire qui devient un héros >