Une saison blanche et sèche

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André Brink

André Brink est un écrivain sud-africain né en1935 à Vrede, au centre de l’Afrique du Sud. Comme Nadine Fordimer ou BreytenBreytenbach, il est connu pour son combat contre l’apartheid. À travers sonœuvre, il n’a de cesse d’explorer ses sentiments ambigus à l’égard de sonstatut d’Afrikaner. Sa « schizophrénie culturelle » se manifested’ailleurs dans la double rédaction à laquelle il se livre : il écritchacune de ses œuvres simultanément en anglais et en afrikaans. Alors que sespremiers romans sont centrés autour des problèmes inhérents à l’apartheid, àpartir de 1994, il s’intéresse davantage aux défis posés par la nouvelle èreouverte par son abolition.

André Brink naît dans une famille de la classemoyenne ; ses parents sont des descendants de colons installés au XVIIesiècle, fidèles au parti nationaliste pro-apartheid. La famille déménage au grédes affectations du père magistrat ; le jeune André grandira ainsi dansdivers villes sud-africaines : non seulement à Vrede mais encore àJagersfontein, Brits, Douglas, Sabie et Lydenburg. À travers sa mèreenseignante il acquiert tôt un goût pour la littérature et notamment lesclassiques anglais.

André Brink étudie d’abord en Afrique du Sud, àl’université de Potchefstroom, puis il vient en France poursuivre son cursus enlittérature comparée à la Sorbonne. Cette délocalisation est l’occasion pourlui de prendre du recul sur la situation de son pays et de mieux prendreconscience des effets de la ségrégation mise en place dans le cadre del’apartheid. De retour en Afrique du Sud, il enseigne les littératuresafrikaans et hollandaise à l’université Rhodes à Grahamstown, où il obtient sondoctorat en 1975.

En parallèle, Brink entame une carrière littéraire.Il appartient d’abord à un cercle appelé « Sestigers » (« ceuxdes années 1960 » en afrikaans). À cette époque il commence à interrogerles racines littéraires et culturelles qui sous-tendent la tradition afrikaans,avec lesquels il joue en employant les techniques expérimentales de lalittérature moderne et postmoderne. Il cherche aussi à élargir le spectre desmatières abordées par la littérature, en l’étendant aux questions sexuelles parexemple. C’est en France qu’il avait écrit son premier roman, L’Ambassadeur (Die Ambassadeur) entre 1959 et 1961, qui à sa sortie en Afrique duSud en 1963 provoque un tollé. On essaie même d’interdire un ouvrage qui ose tisserdes liens entre religion et sexualité. Dans ce récit Brink commence àdévelopper sa réflexion sur le sens de la liberté à travers le parcours detrois personnages, un diplomate au sommet de sa carrière en proie au doute, unsecrétaire d’ambassade sujet d’un conflit moral entre ses ambitions et un idéalde pureté, et une femme au mœurs libres qui révèle à ces deux hommes leursdrames intérieurs.

Le jeune écrivain ne s’engage ouvertement contrele régime de l’apartheid que dans les années 1970, notamment inspiré par lemouvement de 1968 en France auquel il a assisté lors d’un nouveau séjour. En1973 il fait paraître Au plus noir de lanuit (Kennis van die Aand), romand’amour mettant en scène un comédien noir du Cap, Joseph Malan, coupable d’unamour réciproque avec une blanche. Arrêté, torturé, condamné à mort, il écritdans sa cellule l’histoire de sa vie qui recoupe l’histoire des siens et de sonpays. L’œuvre est parcourue de nombreuses références au théâtre à travers lestemps, Joseph considérant cet art comme un moyen de résistance. Devant lacensure de l’œuvre, Brink décide de traduire lui-même son roman, qui paraît enanglais en 1974 sous le titre Looking inDarkness. Désormais, l’auteur écrira ses œuvres simultanément en anglais eten afrikaans.

Pendant les années 1970 et 1980, Brink continuede vouloir éclairer les consciences et provoquer un changement dans la sociétésud-africaine à travers ses œuvres. Uninstant dans le vent (‘n Oomblik indie wind) en 1976 raconte une nouvelle histoire d’amour, qui naît entre lasurvivante blanche d’une expédition et un esclave en fuite. Le cheminementintérieur de leurs sentiments se double d’un retour à la civilisation espéré, àla fois réel et symbolique. La naissance des sentiments y est analysée avecfinesse et le récit donne lieu à des descriptions très riches des paysages et dela société sud-africaine.

 Rumeurs de pluie (Gerugte van reën) et Unesaison blanche et sèche (‘n Droë witSeisoen) sont souvent vus comme allant de pair, car ces deux récits mettenten scène deux personnages totalement opposés. Le protagoniste du premier roman,publié en 1978, est un Afrikaner fanatique croyant en la suprématie blanche,replié sur ses préjugés, incapable d’envisager un changement aussi bien àl’échelle personnelle que sociale. En revanche, Une saison blanche et sèche, roman publié en 1979, montre l’exempled’un Afrikaner progressivement éclairé, Ben Du Toit, qui ouvre les yeux sur lasituation de son pays et, bouleversé de constater que les autorités peuventimpunément mettre à mort des noirs comme s’ils valaient moins que des humains,se révolte et va chercher à faire triompher, parfois naïvement, la justice. Au-delàde l’histoire de ces personnages, il s’agit d’une réflexion sur les libertésindividuelles et l’incommunicabilité, que l’on peut aussi voir comme le récituniversel de toute lutte contre l’oppression. La hauteur de vue de l’auteur sedouble d’une capacité à construire son récit comme un thriller haletant, propreà instruire les masses de la réalité de la situation sud-africaine. Le lecteur esten effet amené à suivre le même cheminement que le protagoniste, de l’ignoranceà une nouvelle conscience politique. Alors que l’auteur doit encore subir lacensure sud-africaine pour cette œuvre, elle obtient en France le prix Médicisétranger en 1980. Parallèlement, il commence à enseigner à l’université deRhodes. En 1991, il devient professeur d’anglais à l’université du Cap.

Dans ses œuvres, Brink ne cesse de souligner laresponsabilité afférente au statut d’écrivain. Le problème est soulevé dans Une saison sèche et blanche : celuiqui rapporte les faits se doit d’être exact, à rebours d’un gouvernement promptà les distordre. Il développe aussi ce thème dans son recueil d’essais Sur un banc du Luxembourg : essais surl’écrivain dans un pays en état de siège (Mapmakers: Writing in a State of Siege). Dans ses romans des années1990, André Brink continue de penser et de réviser l’histoire coloniale etafrikaans pour imaginer les changements pertinents à provoquer dans la sociétéactuelle, comme dans Adamastor (The First Life of Adamastor) et Tout au contraire (On the Contrary) parus en 1993.

Dans ses romans postapartheid, Blink continue dese confronter au contexte politique, bien que drastiquement changé, etparticulièrement à deux faits passés sous silence : la marginalisation desfemmes et la domination de la voix blanche sur le récit historique. Brink relied’ailleurs le machisme et la glorification de la virilité au processus de lacolonisation et au déclenchement des guerres. C’est d’ailleurs selon lui uneAmérique machiste qui va faire la guerre aux Irakiens. Ces réflexionsapparaissent dans Tout au contraire (On the Contrary) où il aborde en outre àtravers le narrateur, Estienne Barbier, la fatale infidélité aux faits du récithistorique comme de la fiction. En effet, Barbier est un nouveau Don Quichotte,redresseur de torts et bandit à la fois, d’ailleurs lecteur de Cervantes,prompt à enjoliver le récit qu’il fait de ses aventures à l’esclave Rosette, terrédans un cachot où il attend d’être écartelé. À nouveau dans L’Insecte missionnaire (Praying Mantis, 2006), Brink mêle desmythes et des légendes à la vie de Cupido Cancrelas (Cockroach), un personnage inspiréd’un pasteur noir du XIXe siècle ayant réellement existé, pourformer le canevas supposément à l’origine des tensions raciales en Afrique duSud.

Parmi les œuvres de sa dernière période, Le Vallon du diable (2000) expose lesdangers du repli sur soi, du manque d’ouverture et de tolérance, à traversl’histoire d’une communauté de calvinistes isolée dans un vallon peu accessibleau nord-est du Cap. Sa pente xénophobe et puritaine a mené cette société à adopterles comportements et les règles les plus sordides.

Unturbulent silence, paru en France en 2001, raconte une révolted’esclaves au début du XIXe siècle, vouée à l’échec mais qui aura dumoins fait souffler un vent d’espoir. L’esclave Galant, qui finit pendu, aurafait battre en outre le temps de l’aventure le cœur de la blanche Hester,l’épouse de son maître. Dans Au-delà du silencedeux ans plus tard, Brink raconte l’histoire d’une autre révolte, cette fois audébut du XXe siècle, menée par Hanna X, une femme amenée avec descentaines d’autres par bateau pour assouvir les besoins des colons de l’Empire.Brink aborde par là d’une façon originale la brutalité de la colonisation.

Dans L’Amouret l’Oubli, paru en 2006 en France, Brink rappelle à lui toutes les femmesqu’il a connues, tous ses amours – l’auteur a été marié cinq fois –, qui ontquelque chose à dire de l’histoire de son pays, à travers son alter ego ChrisMinaar, autre écrivain et figure d’opposant. Malgré le prétexte d’une fiction,on décèle de nombreux épisodes autobiographiques : la lutte de l’auteurcontre l’apartheid, l’éducation religieuse et rigide pendant l’enfance, lamaltraitance subie, les séjours à Paris.

Brink fait paraître ses mémoires, Mes bifurcations (A Fork in the Road) en 2009, dans lesquels il retrace son parcoursd’auteur engagé, et notamment les difficultés rencontrées par les blancs anti-apartheid.Le titre fait écho – outre aux choix particuliers de Brink étant donné sonextraction – à la structure non chronologique du récit, qui peut faire alternerdes réflexions avec des extraits de ses journaux de jeunesse.

À côté de son œuvre, André Brink a aussi traduitde grands auteurs étrangers, comme Shakespeare, Cervantes, Lewis Carroll, mais encoredes auteurs francophones comme Georges Simenon, Albert Camus et MargueriteDuras. Il a aussi écrit des essais sur la littérature et la politique, ainsique des livres pour enfants.

Après l’abolition de l’apartheid, tant rêvée,André Brink s’est dit déçu par la gouvernance noire, toujours arrogante, quin’a rien changé à la situation des plus pauvres parmi les Sud-Africains. Dansses mémoires, il exprime sa désillusion et sa rage devant le triste spectacle quelui offre le parti du Congrès national africain (ANC), déclaré hors-la-loipendant l’Apartheid, au pouvoir depuis 1994, et qui n’a pas engendré les changementsqu’il attendait. André Brink reste donc un écrivain conscient de saresponsabilité, attentif à porter un éclairage sur des injusticesinsupportables – la littérature restant pour lui une arme à la fois douce etincisive contre le silence.

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