Une saison blanche et sèche

par

Gordon Ngubene

Il est homme à tout faire dans l’établissementscolaire où enseigne Ben du Toit. Il a suivi quelques études et sait lire etécrire, aussi le charge-t-on de l’archivage des documents, mais son principaltravail est de balayer. C’est un employé discret, sérieux, dévoué, qui a toutela confiance de Ben du Toit qui plaide sa cause quand il est accusé d’un vol qu’iln’a pas commis.

Un jour, son fils Jonathan est arrêté par lapolice, après les émeutes de Soweto. Gordon et sa femme sont fous d’inquiétude,car ils ne savent pas ce qui est advenu du jeune homme. Alors Gordon commence àchercher où son fils se trouve, humblement, « laborieusement, comme unefourmi ». Et un jour tombe la nouvelle : Jonathan est mort. Le bravehomme, au chagrin digne et silencieux, veut alors récupérer le corps de sonenfant, et prend de plein fouet une vague de mensonges émis par les autoritésqui lui indiquent clairement qu’on lui cache quelque chose. Il explique laversion officielle à Ben du Toit : « Jonathan n’a jamais été détenu.Selon eux, il aurait été tué lors des récentes émeutes et, comme personne nevenait réclamer le corps, ils l’auraient enterré il y a un mois. » Lemensonge officiel est énorme, et saute aux yeux de Gordon, qui recherche sonfils depuis des semaines.

Sa quête change d’objet : il veutmaintenant récupérer le corps de Jonathan. Il ne cherche pas à faire de laterrible destinée de son fils une affaire d’État ; il veut simplementrécupérer le cadavre de son enfant et lui donner des funérailles décentes. Ilobtient des dépositions de témoins : celle d’un codétenu de Jonathan nomméWellington Phetla et celle d’une infirmière qui a vu son fils à l’hôpital où lapolice l’a emmené après un interrogatoire encore plus violent que lesprécédents. Mais dès le lendemain, la Section spéciale de la police vientchercher Gordon à la nuit tombée. Son appartement est saccagé, il est brutalisédevant sa famille terrorisée. Et il disparaît, « et, avec lui, lesdépositions disparurent sans laisser de traces. »

Et c’est le silence. Ben du Toit tented’obtenir des renseignements sur son sort, en vain. Son décès est mentionné parla radio le 25 février 1977, alors qu’il a été arrêté depuis plusieurs jours.L’enquête judiciaire sur la mort de Gordon a lieu entre le 21 avril et le 9 mai1977. La police affirme que Gordon « avait été retrouvé mort dans sacellule » et qu’il s’était suicidé en se pendant aux barreaux de lafenêtre de sa cellule à l’aide de sa couverture. Malgré les preuves et lescontradictions dans les arguments avancés par la police, la cour déclare queGordon « s’est suicidé en se pendant lui-même, le matin du 25 février. Samort, d’après les preuves données, ne peut être attribuée à aucun acte ounégligence équivalent à un délit criminel de la part de quiconque. »

Gordon Ngubene incarne l’homme simple, humble,prêt à tout supporter, ou presque : c’est quand on touche à ce qu’il a deplus cher, son fils, qu’il entame sa quête. Il n’y a rien de politique dans sonaction, Gordon Ngubene n’est pas un activiste. Gordon Ngubene est simplement unpère qui réclame le corps de son fils assassiné pour lui offrir au moins desfunérailles dignes de ce nom. Et même cela, c’est trop demander au régime dePretoria. 

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