Bel Ami

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Bel-Ami, roman naturaliste

Bel-Ami est un roman phare du naturalisme, mouvementlittéraire qui introduit en littérature la méthode d’observation scientifiqued’un sujet en son milieu. À ce titre, Bel-Ami est un roman sur lejournalisme comme L’Argent de Zola est un roman sur la bourse ou AuBonheur des Dames du même Zola un roman sur le commerce. Lors de saparution, on a même vu dans l’ouvrage un roman à clés, et le lecteur d’alorscherchait à reconnaître telle ou telle figure du journalisme dans tel ou telpersonnage.

Qui dit naturalisme dit milieu. Georges Duroyévolue dans les eaux troubles du journalisme de la fin du XIXesiècle. La Vie française est inspiré du journal Gil Blas, feuilledu demi-monde à laquelle collaborait Maupassant. La première vision qui en estofferte au lecteur est vive comme un coup de projecteur dans la pénombre :« Au-dessus de la porte s’étalait, comme un appel, en grandes lettres defeu dessinées par les flammes de gaz : La Vie française. Et lespromeneurs, passant brusquement dans la clarté que jetaient ces trois motséclatants, apparaissaient tout à coup en pleine lumière, visibles, clairs etnets comme au milieu du jour, puis rentraient aussitôt dans l’ombre. »Mais le flamboiement ne fait pas longtemps illusion : Maupassant entraîneson personnage et son lecteur derrière cette façade, vers un « escalierluxueux et sale », des pièces tendues de « faux velours d’un vertpisseux ». Là, on respire un parfum enivrant que Maupassant connaîtbien : « Une odeur étrange, particulière, inexprimable, l’odeur dessalles de rédaction ».

La Vie française est « une feuille qui naviguait sur les fonds del’État et sur les bas-fonds de la politique », journal d’opinion, auservice des intérêts privés de son fondateur « officieux, catholique,libéral, républicain, orléaniste, tarte à la crème et boutique à treize ».Bref, il ne défend qu’une cause : celle de son patron M. Walter. Ce n’estpas le prestigieux Times de Londres, ni L’Aurore qui feraparaître le glorieux J’accuse ! De Zola. Crédule serait le lecteurqui y chercherait une ligne de vérité ; comme l’explique le journalisteSaint-Potin, chargé d’initier Duroy aux ficelles du métier : « Vousêtes encore naïf, vous ! Alors vous croyez que je vais aller demander à ceChinois et à cet Indien ce qu’ils pensent de l’Angleterre ? Comme si je nele savais pas mieux qu’eux, ce qu’ils doivent penser pour les lecteurs de LaVie française ! » Alors Duroy se plonge dans le monde un peusordide du demi-monde parisien. Il tisse un réseau de connaissances qui luidonnent informations, ragots, tout ce dont le journal a besoin pour alimenterses chroniques : « Il eut des rapports continus avec des ministres,des concierges et des généraux, des agents de police, des princes, dessouteneurs, des courtisanes, des ambassadeurs, des évêques, des proxénètes, desrastaquouères […], étant devenu l’ami intéressé et indifférent de tous cesgens, les confondant dans son estime, les toisant à la même mesure, les jugeantavec le même œil ». Maupassant peint pour son lecteur un tableausaisissant de vie : antichambres où les solliciteurs attentent en vaind’être reçus par M. Walter qui joue à l’écarté, salle de rédaction où lesjournalistes se défient au bilboquet, commissionnaires envoyés acheter unetournée de bocks qui croisent les imprimeurs portant les épreuves où l’encren’est pas encore sèche, tout cela plonge le lecteur au cœur même de La Vie française,monde fascinant d’activité et de médiocrité, ruche bourdonnante pleine de vieet de crasse. On y imprime des nouvelles dont on sait qu’elles sont fausses,car l’objectif est de soutenir les affaires de tel ou tel, et surtout lesaffaires du patron. On y imprime aussi des histoires d’une futilité totale, quipeuvent pourtant déboucher sur un drame : l’affaire du duel entre GeorgesDuroy et un journaliste concurrent commence à cause d’une dérisoire histoire devieille femme, de côtelettes mal pesées et de commissaire de police. Sur ceterrain deux feuilles vont s’affronter, par la plume de deux rédacteurs, et cefait divers minuscule mène les deux journalistes sur le pré, pistolet au poing.Le curieux sens de l’honneur qui avait cours à cette époque pouvait mener à lamort deux personnes qui, une semaine plus tôt, ne se connaissaient pas.

Un journal se doit de traiter les sujets deson temps, et La Vie française n’échappe pas à cette règle : les« affaires » liées à la politique française en Afrique du Nord sontle décor permanent du roman. Duroy militaire a pris part aux opérations enAlgérie, ce qui lui ouvre les portes de La Vie française, où il estcensé tenir une chronique : Souvenirs d’un Chasseur d’Afrique.Quelques pages plus loin, Maupassant évoque les actions de la France auMaroc : il transpose et adapte ce qui vient de se dérouler quelques moisplus tôt en Tunisie. Le lecteur, dont l’esprit est encore plein de cetteaffaire, trouve là un nouvel élément qui attache Bel-Ami à la réalité.La chute du ministre des Affaires Étrangères Laroche-Mathieu, ressortdramatique essentiel du récit, est donc liée à des événements presque réels,car à peine transformés. C’est pour Maupassant l’occasion de souligner lepouvoir de cette presse d’opinion qui, par son influence, peut faire et défaireun ministère.

Le naturalisme est né du réalisme. Maupassant,fils spirituel de Flaubert, campe ses personnages dans des décors nullementidéalisés, ancrés dans le réel. Ainsi le premier logis de Duroy indique aulecteur la réalité de sa condition sociale subalterne, cet immeuble avec son« odeur lourde de nourriture, de fosse d’aisances et d’humanité, une odeurstagnante de crasse et de vieille muraille, qu’aucun courant d’air n’eût puchasser de ce logis, [qui] l’emplissait de haut en bas. » Autre ancrage dansson époque, le regard de Duroy plonge, depuis sa fenêtre, sur une gareparisienne, dont la description évoque certains passage de La Bête humainede Zola : « trois signaux rouges immobiles avaient l’air de gros yeuxde bête ; et plus loin on en voyait d’autres, et encore d’autres, encoreplus loin. À tout instant des coups de sifflet prolongés ou courts passaientdans la nuit ». Maupassant place Duroy au cœur de son temps et de sonmilieu urbain. Que Duroy change de sphère, et tout est transformé ; leréalisme est tout aussi profond quand Duroy quitte son sordide logis pour lessalons mondains comme celui des Walter : le jeune homme évolue alors dansun « petit boudoir tendu de soie bleue à boutons d’or », loin de sonpuant logement. Enfin, Maupassant profite de la courte escapade de Georges etMadeleine à Canteleu pour évoquer sa chère Normandie, l’« immense valléelongue et large, que le fleuve clair parcourait d’un bout à l’autre avec degrandes ondulations », Rouen « un peu noyée dans la brume matinale,avec des éclats de soleil sur les toits, et ses mille clochers légers ».Il n’oublie pas de brosser le savoureux portrait des parents Duroy, cabaretierspaysans qui partagent avec le jeune couple un repas rural dont la compositionferait se révulser les délicats estomacs des relations parisiennes ducouple : « une andouille après un gigot, une omelette aprèsl’andouille » – repas arrosé de cidre et de mauvais vin, égayé par les« histoires grivoises et malpropres » du père Duroy.

Bel-Ami est un roman naturaliste sur le journalisme, comme L’Argentde Zola est un roman sur la bourse. En outre, Maupassant offre à son lecteurune peinture réaliste comme son maître Flaubert aimait à peindre. C’est dans cedécor que le romancier fait évoluer ses personnages, au rythme soutenu d’unenarration vive. Le lecteur voit Duroy comme il le verrait évoluer sur un écrande cinéma, ou dans la réalité : animé du souffle de la vie. 

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