Bel Ami

par

Madeleine Forestier

Cette « jolie blonde élégante », à la« taille souple », la « poitrine grasse », dotée d’un« nez mince, les lèvres fortes, le menton un peu charnu, une figureirrégulière et séduisante, pleine de gentillesse et de malice », estl’épouse de Charles, le camarade de régiment de Georges Duroy. Elle est belle,vive, intelligente.

Elle est la fille d’une « institutriceséduite », qui est « morte de misère et de chagrin quand Madeleineavait douze ans. Un inconnu avait fait élever la petite fille. Son père, sansdoute ? » Cette origine n’est jamais totalement éclaircie parMaupassant, mais le lecteur devine que ce père mystérieux est M. de Vaudrec,ami du ménage Forestier, puis du ménage Duroy, qui a fait de Madeleine sonlégataire. Maupassant ne cache pas la liaison de Madeleine avec le ministreLaroche-Mathieu, et sous-entend, à la fin du roman, que la jeune femme a trouvéun nouveau protégé avec lequel elle partage plus qu’une écritoire. Pourquoiaurait-il caché une liaison entre la jeune femme et le vieil homme ? Ladéduction est facile. Seul Georges, d’esprit peu subtil, accuse Madeleine d’avoircouché avec Vaudrec.

Le lecteur découvre bien vite que Madeleineest le véritable auteur des articles de Forestier. En outre, c’est elle quidicte son premier article à Duroy, incapable d’en écrire une ligne. Le vraijournaliste politique de La Vie française, c’est elle, et toute larédaction du journal le sait. Pourquoi n’apparaît-elle pas comme telle, augrand jour ? La Vie française ne compte-t-elle pas deuxrédactrices ? Certes, mais elle ne s’occupent pas des sujets dits sérieux,et surtout pas de politique. Ce domaine-là est la chasse gardée deshommes ; les femmes, qui n’ont pas le droit de vote, ne sont pasconsidérées comme compétentes en la matière. La situation peinte par Maupassantest un sommet d’hypocrisie : la position de Madeleine est connue, ellerecueille les confidences des députés et même de ministres, son style estreconnaissable, elle reçoit chez elle le gratin de la vie politique dupays : « Le salon de Madeleine était devenu un centre influent où seréunissaient chaque semaine plusieurs membres du Cabinet. » Les hommes quiutilisent son talent – Forestier puis Duroy – ne font que sauvegarder lesapparences et se contentent de signer les articles de Madeleine. Elle est lavraie tête pensante des couples qu’elle forme. Comment accepte-t-elle une tellesituation ?

Elle l’accepte parce qu’elle n’a pas le choix.Mieux : elle initie cette situation. Dans la société patriarcale desannées 1880, la femme est une subalterne. Quant à la question politique, lafemme n’a pas droit au chapitre. Madeleine est une femme pragmatique quiutilise le moyen dont elle dispose : devenir l’écrivain-fantôme d’unhomme. C’est pour cela qu’elle a épousé Charles, et qu’elle épouseGeorges : l’amour n’a rien à voir dans ces unions : « Le mariagepour moi n’est pas une chaîne, mais une association », annonce-t-elle àDuroy.

En outre, elle aime à être le pygmaliond’hommes qu’elle croise, en qui elle sent un potentiel et qu’elle poussera versle haut. Charles Forestier, guidé par Madeleine, aurait eu une brillantecarrière si la phtisie ne l’avait emporté. C’est Georges Duroy qui va leremplacer. Il doit tout à Madeleine, qui fabrique sa carrière : c’est ellequi le pousse d’abord vers Clotilde, puis vers Mme Walter. Elle lui dicte sespremiers articles, puis elle est la tête pensante de leur association. Plustard, elle lui suggère de changer son nom en du Roy de Cantel, et approuve ensouriant le titre de baron qu’il s’octroie. Ce n’est pas la domination qu’ellerecherche : elle prend note des progrès de Georges, inclut ses suggestionsquand elles sont judicieuses, reconnaît ses mérites et ses talents. Elle estune pragmatique dont l’intelligence lui permet de régner dans l’ombre :elle parle d’égale à égal aux députés dans les salons feutrés, et dirige des hommesde paille comme Forestier puis Georges.

Cependant, elle n’est pas de pierre, et laliaison de Georges avec Clotilde de Marelle, son amie intime, ne la laisse pasindifférente. Elle regarde ce couple illégitime avec l’ironie qui lui sert decuirasse. Elle aurait sans nul doute voulu que son mariage avec Duroy soitdigne de ce nom, mais elle perçoit vite la vilenie inguérissable de Georges.Cette vilenie est confirmée quand il capte la moitié de l’héritage de Vaudrec,et la spolie honteusement. Blessée mais pragmatique, elle préfère une défaite àun scandale. Madeleine a un cœur, mais elle entend raison garder. Elle expliqueà Duroy : « Je sais bien que chez vous l’amour n’est autre chosequ’une espèce d’appétit, tandis que chez moi ce serait, au contraire, uneespèce de… de… de communion. » Communion des cœurs et des esprits, telest l’idéal de la jeune femme. Elle ne se berce pas d’illusions et pose sur lasociété qui l’entoure un regard lucide, « souriant toujours d’un vaguesourire qui semblait un masque aimable sur l’ironie de sa pensée. »

Elle est visiblement plus intelligente queDuroy, et tombe pourtant dans le piège qu’il lui tend : elle est surpriseen flagrant délit d’adultère avec le ministre Laroche-Mathieu. Elle estcontrainte de s’effacer et d’assister à l’apothéose de la fripouille qu’elle aélevée. Mais elle n’est pas dans la misère : un demi-million lui reste deson héritage, ce qui lui donne son indépendance matérielle. Le lecteur apprend,à la fin du roman, qu’elle a un nouveau protégé, un nommé Jean Le Dol,« un jeune homme, beau garçon, intelligent, de la même race que notre amiGeorges. » Nul doute que Jean fera une belle carrière dans le journalismepolitique.

Le lecteur commettrait une erreur en voyantdans le personnage de Madeleine un moyen pour Maupassant d’exprimer desopinions féministes. Le romancier peint le portrait d’une femme indépendante etintelligente, mais pour lui la femme sera toujours inférieure à l’homme.Madeleine est une fine politique, or la politique est pour Maupassant une« science de second ordre » qui « se prête infiniment bien audéveloppement complet de toutes les qualités natives de la femme », quidemeure « faible, mais armée de ruse, cuirassée de charme et de grâce pourcombattre notre fermeté, […] notre logique » C’est ce qu’écritMaupassant dans Gil Blas en 1881. Il proclame que la femme « a susouvent être la conseillère cachée, utile et ferme de bien des grands hommesqu’elle guidait, dans l’ombre, de ses conseils. » Maupassant, chantre dela virilité dominante et conquérante, incarne cette théorie en Madeleine :elle est intelligente, mais ne le sera jamais autant qu’un homme peut l’être.Si elle domine les autres personnages de Bel-Ami, c’est parce qu’elleest entourée de médiocres. 

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