Bel Ami

par

Georges Duroy, dit Bel-Ami

Il est le personnage central du roman, dont ilne quitte jamais l’action : toutes les scènes se déroulent en sa présence,il est toujours au centre de ce qui se déroule. D’ailleurs, le roman porte nonpas son nom, mais son surnom, Bel-Ami. C’est ainsi que les gens quicomptent autour de lui finissent tous par l’appeler.

« Grand, bien fait, blond, d’un blondchâtain vaguement roussi, avec une moustache retroussée, qui semblait moussersur sa lèvre, des yeux bleus, clairs, troués d’une pupille toute petite, descheveux frisés naturellement, séparés par une raie au milieu du crâne, ilressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires. » Dès le début duroman, Maupassant prévient le lecteur : Georges Duroy est un être négatif,qui ne sera pas un héros. Il n’est point sot : il est allé au bout de sesétudes secondaires, mais a échoué deux fois au baccalauréat. Il est donc, selonles critères de son époque, instruit, mais pas brillant. Ancien sous-officier,il garde un bon souvenir de ses années passées en Afrique du Nord, enparticulier des exactions qu’il a fait subir aux populations locales. Il ne l’apas fait par sadisme, ni pour obéir à un ordre venu d’en haut ; il l’afait parce que cela l’amusait, c’est tout. Maupassant l’indique donc trèstôt : Georges Duroy n’a aucun sens moral.

Le lecteur assiste à son irrésistibleascension : c’est un obscur employé qui n’a pas même les moyens des’offrir un bock un soir d’été que l’on rencontre d’abord ; on le quitte àla fin du roman dans une apothéose, une riche héritière au bras, au seuilensoleillé d’une glorieuse carrière. Pourtant, l’individu est, par bien desaspects, médiocre. Il n’a pas su faire carrière dans l’armée, et se trouvepiégé dans un emploi subalterne, sans espoir de carrière. La rencontre inopinéede son camarade Forestier lui entrouvre les portes du journalisme. Mais il abeau essayer d’écrire, il n’a pas de talent : il est incapable de produiredeux lignes de sa première chronique ; quant à la deuxième, qu’il rédigeseul, c’est un « chaos de folie ». Une habileté certaine lui viendra,avec le temps, qu’il saura utiliser, mais il ne brille pas. En revanche, il esthabile. Ce qui lui tient lieu d’intelligence est ainsi défini par ses camaradesde régiment : « C’est un malin, c’est un roublard, c’est undébrouillard qui saura se tirer d’affaire. »

Ce personnage va connaître une stupéfianteascension, en utilisant deux armes : un magnétisme inné, et une totaleamoralité. Son charme est indéniable. Dès l’abord, il séduit, surtout lesfemmes. Ce trait frappe d’emblée Charles Forestier qui remarque l’attirancequ’il provoque sur une professionnelle de l’amour comme Rachel : il ne s’ytrompe pas, et conseille à Duroy d’user de cette arme. Il ne s’en privera pas.La première séduite est la sauvage Laurine, taciturne fille de Clotilde deMarelle ; avec Duroy, elle joue, elle rit, se laisse même baiser au front,à la stupéfaction de sa mère. C’est la fillette qui le baptise Bel-Ami. Puisc’est au tour de Clotilde de Marelle de céder. Viendront ensuite MadeleineForestier, Virginie Walter, puis sa fille Suzanne. On remarque ici que ce n’estpas le nombre des conquêtes qui importe, mais leur choix. Georges Duroy n’estpas un séducteur compulsif : il se sert des femmes qu’il conquiert.

Il ne brille donc ni par l’intelligence, nipar une beauté particulière. « Il avait la parole facile et banale, ducharme dans la voix, beaucoup de grâce dans le regard et une séductionirrésistible dans la moustache. Elle s’ébouriffait sur sa lèvre, crépue,frisée, jolie, d’un blond teinté de roux avec une nuance plus pâle dans les poilshérissés des bouts. » Maupassant décrit là un beau mâle, sain, vigoureux,un mâle comme il se voit lui-même, signalé par une moustache virile propre àaffoler les femmes lors du baiser. Bref, Georges Duroy irradie de masculinitévigoureuse. En outre, ce beau spécimen sait se comporter dans un salon :il ne brille pas mais maîtrise assez les codes sociaux pour ne pas commettred’impair. Cela dit, il n’est pas prisonnier des règles mondaines : iln’hésite pas à jouer à chat-perché avec Laurine dans le salon de Mme deMarelles. Mais s’il a besoin des Parisiennes pour satisfaire son orgueil et sessens, Maupassant note qu’en matière de femmes, les goûts de Georges Duroy seportent vers le bas de la société : « Il aimait cependant les lieuxoù grouillaient les filles publiques […]. Il ne les méprisait point du méprisinné des hommes de famille. »

Quant au sens moral, Georges Duroy n’en a pas.Il fait son chemin dans la vie sans la moindre empathie envers celles et ceuxqui l’entourent : la mort de Forestier le laisse de marbre, les larmes deses maîtresses ne le touchent pas : il n’est mû que par un profondégoïsme. Il ne fait pas le bien, et ne cherche pas à faire le mal : toutesses décisions n’ont qu’un but : le satisfaire. Les autres lui sontabsolument indifférents. Il lui arrive même de faire preuve d’une certainecruauté : il aime à se remémorer les razzias faites contre les populationsautochtones en Algérie, qui lui ont permis de satisfaire ses bas instincts entoute impunité. Plus tard, quand il croise le vieux et honnête mari de Clotildede Marelle, il est ravi : « une satisfaction intime, vicieuse, lepénétrait, une joie de voleur qui a réussi […], une joie fourbe,délicieuse. » Décidément, Georges Duroy est un scélérat. Ce qui lui teintlieu de conscience est « une sorte de boîte à triple fond où l’on trouvaitde tout. Mais le désir d’arriver y régnait en maître ».

Touche finale à ce lamentable portrait :Georges Duroy est un lâche. Il manque de courage devant les femmes qu’il doitaffronter quand il faut leur annoncer quelque nouvelle embarrassante, commelorsqu’il fait part de son mariage avec Madeleine à Clotilde. En outre, quandle rédacteur à La Vie française est entraîné dans une stupide affairequi le mène à un duel, le lecteur découvre que le fringant Bel-Ami, anciensous-officier, manque aussi de courage physique. La perspective de se trouverface à un adversaire, pistolet à la main, le plonge dans un état fébrile, ilmanque perdre ses moyens. On pourrait supposer que ses campagnes d’Afrique ontdû lui donner quelque habitude du combat, il n’en est rien. Maupassant a déjàabordé ce thème du duelliste qui, plutôt que de vivre l’épreuve du duel,préfère se donner la mort ; la nouvelle relatant cette triste histoires’intitule Un lâche. Duroy n’a pas le cran de se suicider : iltremble, transpire, et joue son rôle comme une marionnette.

Georges Duroy n’est pas un héros, et n’est pasmême un méchant. C’est un médiocre qui réussit par habileté, non par talent. Sa« rouerie native » lui tient lieu d’intelligence, son charme animallui sert de sésame pour les sphères plus élevées. Maupassant ne le jugejamais : en bon écrivain naturaliste, il se contente de décrire unpersonnage dans son milieu, en l’occurrence le journalisme. Bel-Ami n’est pasdevenu un archétype comme les Gervaise et Nana de Zola. Non pas à cause de sonamoralité ou de sa vilenie, mais sans doute à cause de son absolue médiocrité. 

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