Bel Ami

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Les femmes dans Bel-Ami : le regard de Georges Duroy et celui de Maupassant

Nul ne l’ignore : Maupassant aimait lesfemmes, toutes les femmes. Elles ont occupé une large place dans sa vie, mêmecelles de très petite vertu, comme celles dont les amours tarifées convenaientaux goûts de celui que les frères Goncourt avaient surnommé le « taureaunormand ». Elles sont aussi omniprésentes dans son œuvre, dans lesnouvelles comme Boule-de-Suif ou Miss Harriet, ou dans un romancomme Une vie. On l’a vu : c’est grâce à ses conquêtes fémininesque Bel-Ami se hausse au sommet de l’échelle sociale. Quel regard Maupassantpose-t-il sur les personnages féminins sans qui son roman ne serait rien ?

La première que le lecteur rencontre estRachel, une « rôdeuse » qui hante les boulevards et qui se prend debéguin pour Georges Duroy. Elle est vulgaire, directe, brute. Duroy entretientavec elle des rapports purement charnels, afin de satisfaire ses instincts mâles.La façon dont il la traite indique comment il traitera les autres : il luiment, comme il mentira à toutes ; il l’escroque, comme il voleraMadeleine ; il l’exploite sa générosité, comme il exploitera celle deClotilde ; il refusera de la reconnaître quand il n’aura plus besoind’elle, comme il repoussera l’amour de Virginie Walter. Femme publique ou femmedite honorable, nulle n’a droit à un traitement de faveur de la part deBel-Ami.

Sa première vraie conquête est Clotilde deMarelle. Quand elle orne son tableau de chasse, Duroy a le sentiment d’avoirenfin changé de sphère : enfin il possède une Parisienne, lui, leprovincial à peine dégrossi ! Elle sera sa maîtresse tout au long duroman, et supportera tout de la part de son amant : mensonges, infidélité,brutalité physique. Et malgré cela, après chaque rupture – qu’elle initie –elle renoue avec son amant. Elle est pour Maupassant un prototype, celui de laParisienne, dont les seules fonctions dans la vie sont d’aimer et d’êtreaimée ; elle use de son corps librement, et n’a nulle autre ambition. Elleillustre la phrase que Maupassant a écrite dans la préface de Celles quiosent de René Maizeroy : « Que [l’amour], cette occupationagréable tienne une grande place dans la vie des femmes, je le comprends, ellen’ont rien à faire. »

Vient le tour de Mme Walter, amoureusedéchirée qui incarne ce qui fait horreur à Maupassant : l’attachement.L’œuvre de l’écrivain fourmille de personnages masculins qui fuient les liensconjugaux ou amoureux, leur préférant une suite de liaisons superficielles. Siun enfant naît d’une de ces liaisons, comme dans la nouvelle Un fils,tant pis pour l’innocent : qu’il grandisse loin de son père !Maupassant et Duroy fuient la femme qui s’attache. Le prix à payer pour MmeWalter est un enfer : spirituel, car elle a péché ; charnel, car ellea découvert l’amour physique ; sentimental, car l’homme qu’elle aime larepousse. Duroy n’éprouve qu’agacement voire colère devant les démonstrationsde Virginie – prénom qui évoque virginité et innocence. Maupassant pour sa partdécrit froidement, en maître du naturalisme. Il ne semble guère éprouverd’empathie pour son personnage, mais c’est là une marque du genre. Gageons quecela convient à l’écrivain.

Reste le cas de Madeleine. Elle est plusintelligente que les hommes qui l’entourent : ses maris sont des hommes depaille, et c’est elle qui fréquente les arcanes du pouvoir, pas eux. Sans elleCharles et Duroy ne seraient personne. C’est la société qui la tient ensujétion : elle est soumise légalement à son mari, elle ne signe pas leschroniques qu’elle écrit – qui la prendrait au sérieux ? Cependant, lestalents que Maupassant lui accorde sont, à ses yeux, secondaires : lapolitique est « une science de second ordre », et le journalisme n’estpas de la littérature : l’art du roman est un art viril. Maupassantconstate les talents de Madeleine, mais il n’est pas question d’en fairel’héroïne de Bel-Ami.

Maupassant et Georges Duroy partagent le pointde vue de Schopenhauer, que Maupassant admirait : les femmes « restentpuériles, futiles et bornées : elles demeurent toute leur vie de grandsenfants, une sorte d’intermédiaire entre l’enfant et l’homme » (in « La Lysistratamoderne », Le Gaulois, 30 décembre 1880). Les femmes sont « lesexe second à tous égards, fait pour se tenir à l’écart et au secondplan » (ibid). La preuve en estque le médiocre Georges Duroy croise des femmes qui lui sont supérieures, parl’esprit, le cœur ou l’intelligence, et qu’elles tirent pour lui les marrons dufeu : la fin du roman le voit triompher, tandis qu’elles demeurent dansson ombre. 

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