Bel Ami

par

Un roman d'initiation

Bel-Ami est l’histoire d’une ascension, de l’initiation d’unobscur qui parvient à de hautes sphères. Cette ascension, il la doit à soncharme. Ses outils : quelques femmes, dont il va user sans scrupules afinde s’élever. Il est remarquable de constater ceci : Georges Duroy, ditBel-Ami, réussit par habileté, pas par talent. Il n’a pas une profondeintelligence. Sans les femmes dont il se sert, il ne serait rien.

Au début de la première partie du roman,Georges Duroy est ce qu’il est convenu d’appeler un raté : sous-officierdémobilisé, il n’a pas su faire carrière dans les armes. Il vivote commeemployé dans les bureaux des chemins de fer du Nord. Il n’a pas le sou, pasd’avenir. Sans le hasard qui place Forestier sur son chemin, que serait-ildevenu ?

La rencontre avec Forestier débouche sur undîner, introduction de Duroy dans le monde. Il est tellement étranger à lasphère qu’il va pénétrer que, littéralement, il ne se reconnaît pas : dansune scène essentielle, Maupassant décrit Duroy prenant son reflet dans unmiroir pour un élégant inconnu : « il aperçut en face de lui unmonsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient l’un près l’unde l’autre que Duroy fit un mouvement en arrière, puis il demeurastupéfait : c’était lui-même, reflété par une haute glace en pied »C’est la première métamorphose, celle du petit employé qui troque ses vêtementsusés pour un riche habit de soirée.

L’ascension peut commencer. MadeleineForestier lui dicte sa première chronique et, alors qu’il tisse lentement unréseau de connaissances dans le demi-monde parisien, elle le pousse à courtiserClotilde de Marelle. Quand la jeune femme lui cède, il exulte : il n’a plusbesoin de recourir aux amours tarifées de la prostituée Rachel pour assouvirses instincts : avoir la belle Mme de Marelle pour maîtresse concrétiseson ascension : « Il en tenait une, enfin, une femme mariée !Une femme du monde ! Du vrai monde ! Du monde parisien ! »Dans le fond, ce prédateur à la moustache conquérante demeure un provincialmonté du fond de sa Normandie.

C’est encore Madeleine qui le pousse à visiterle salon de Virginie Walter, la femme de son patron. Bien lui en prend :il est nommé chef des échos après sa première visite mondaine à celle-ci, posteimportant aux yeux du patron : « il faut, par des sous-entendus,laisser deviner ce qu’on veut démentir de telle sorte que la rumeur s’affirme,ou affirmer de telle manière que personne ne croie au fait annoncé. »Duroy a « la rouerie native qu’il fallait pour pressentir chaque jour lesidées secrètes du patron ». Le petit échotier, garçon de course aux ordresde Forestier, a pris du galon. Il lui reste à passer l’épreuve du feu : àla suite d’une querelle par articles interposés avec un journaliste d’unefeuille concurrente, Georges Duroy défend les couleurs de La Vie françaisedans un duel. Immédiatement après, Duroy devient un des « chroniqueurs detête » du journal et se spécialise dans « les déclamations sur ladécadence des mœurs, sur l’abaissement des caractères, l’affaissement dupatriotisme et l’anémie de l’honneur français ». Parallèlement, il prendsses habitudes chez les Walter, presque comme un membre de la famille, et ymange chaque vendredi. Cela lui offre l’opportunité de faire sa cour à MmeWalter.

La mort de Forestier marque le début de sonenvol vers les sommets : il récupère le poste de ce dernier, et s’occupede la politique au journal. Nouvelle étape majeure : il épouse Madeleine,qui le convainc de s’inventer une particule et de changer son nom en Du Roy, ets’installe, littéralement, dans les pantoufles de Forestier. L’associationjournalistique du jeune couple tourne à plein régime ; c’est Madeleine quien est la tête. Duroy peaufine les articles, puis les signe. Mais cettesituation encore subalterne ne lui suffit pas : il se sent, à juste titre,le jouet du député et futur ministre Laroche-Mathieu qui le traite endomestique. Il est temps pour Duroy de faire un nouveau bond vers le haut. Pource faire, il va d’abord prendre Mme Walter pour maîtresse : il voit làl’opportunité de consolider sa position au journal. Cette manœuvre réussit,mais le fringant rédacteur n’avait pas prévu que la sage Mme Walter deviendraitune maîtresse éperdue d’amour.

Peu à peu, il s’éloigne délibérément deMadeleine : le peu d’amour qu’il y avait entre eux a vite refroidi. Duroyva jusqu’à capter la moitié de l’héritage de la jeune femme, legs offert par M.de Vaudrec, et s’octroie ainsi un demi-million de francs. Il ne lui manque plusqu’un titre nobiliaire : il se l’octroie et devient le baron du Roy deCantel. Son coup réussi le met en belle humeur et quand le couple se trouvesoudain face à un miroir, Georges Duroy exulte : « Voilà desmillionnaires qui passent. » Deuxième métamorphose dans un deuxièmemiroir : le petit rédacteur est devenu un notable. Mais il est égalementdevenu rusé ; le lourd prédateur qui regardait avec envie les prostituéesqu’il ne pouvait s’offrir a appris à vivre dans la jungle parisienne. Il acompris que son mariage avec Madeleine aboutissait à une impasse, aussijette-t-il son dévolu sur une proie bien plus prestigieuse : SuzanneWalter, la fille du puissant directeur de La Vie française. Pour cefaire, il lui faut divorcer civilement ; l’union religieuse entreMadeleine et Duroy n’ayant pas été prononcée, il pourra épouser la jeuneSuzanne devant un prêtre. La liaison entre Madeleine et le ministreLaroche-Mathieu ne lui a pas échappé, il laisse grandir cette liaison et tendun piège : il fait surprendre sa femme et son amant en flagrant délitd’adultère. Le scandale met fin à la carrière du ministre, Duroy y gagne laréputation d’un gaillard avec qui les puissants doivent compter. Quant àMadeleine, elle disparaît de la scène.

Reste à obtenir la main de Suzanne ;jamais Walter n’y consentira, car il ambitionne une union plus prestigieusepour sa fille, fiancée au marquis de Cazolles. Quant à Mme Walter, jamais ellene soutiendra un projet d’union qui éloignerait définitivement son amant. C’estalors que le lecteur constate que le gauche Georges Duroy qu’il a rencontré surles boulevards au début du roman a définitivement disparu : Georges du Royde Cantel tente une action risquée et habile : il convainc Suzanne de fuiravec lui après l’avoir enivrée de son charme magnétique. En ces années 1880, untel acte représente un chantage risqué : si la nouvelle de l’enlèvement serépand, le scandale sera épouvantable, car la réputation de la jeune fille seradéfinitivement souillée, et elle ne trouvera jamais un mari. Le risque pour leséducteur est de voir sa combinaison s’effondrer et de se retrouver face à unpère déterminé et indigné, sur le pré, les armes à la main. Mais depuis soncoup de maître contre Laroche-Mathieu, Duroy fait peur. Walter sait que cediable d’homme n’hésiterait pas à faire éclater un scandale, qui seraitdommageable à ses affaires. Pragmatique, il accorde la main de Suzanne à sonravisseur. C’est l’apothéose : Duroy devient rédacteur en chef de LaVie française et épouse une riche héritière dans la plus mondaine deséglises parisiennes, la Madeleine. Ce mariage est un spectacle public ; ondoit même déployer des sergents de ville tant sont nombreux les curieux quiviennent assister à l’événement. Raffinement suprême : c’est un évêque quicélèbre le mariage.

Le lecteur quitte celui qui était un obscuremployé des chemins de fer du Nord alors qu’il est un des puissants de lacapitale. Quel parcours fascinant que celui de cet être habile mais sansintelligence, charmeur mais sans moralité ! C’est par les femmes qu’il s’estélevé : nul romantisme, nulle tendresse, nul amour réel dans tout cela. Cen’est pas le nombre de conquêtes qui compte, mais le choix judicieux des femmesconquises et l’exploitation que Duroy en fait. Bel-Ami est le récit del’initiation d’un médiocre devenu, par son habileté, un maître. 

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