La Bête Humaine

par

La Lison, la machine humaine

Émile Zola a animé plusieurs entités inertes,qui sont devenues des « monstres » de la littérature française, commel’alambic de L’Assommoir ou le puits du Voreux dans Germinal.Dans cette tératologie, la Lison occupe le premier rang. Elle porte le nomd’une petite gare, mais c’est bien un prénom féminin que le lecteur y voit.Machine moderne, fin du fin des dernières techniques, « C’était une de cesmachines d’express […] d’une élégance fine et géante avec ses grandes roueslégères réunies par des bras d’acier, son poitrail large, ses reins allongés etpuissants ». Dès la première rencontre avec la Lison, Zola montre labeauté de la machine mais aussi son côté vivant, animal, dont les pièces sibien assemblées évoquent davantage un corps qu’une mécanique. De plus, ellen’est pas une locomotive comme les autres : lors de sa construction, lamagie d’un assemblage particulièrement réussi lui a donné une puissance et unefiabilité hors-norme. Bientôt, on passe de l’animal à la femme : Jacqueset Pecqueux aiment la Lison comme on aime compagne fidèle sur qui l’on peutcompter. En outre, la Lison, comme un être vivant, peut souffrir, tombermalade : après l’incident lors de l’enneigement de la ligne, elle restebloquée et doit être réparée, et ne connaît plus son habituelle perfection dela performance. Pour tout observateur objectif, la réparation a causé ce légerdérèglement. Pas pour Jacques et Pecqueux : pour eux, leur amie a étéblessée, et ne s’est pas remise de la longue attente dans le froid.

Puis le drame survient, quand Flore tente detuer Jacques et Séverine. La garde-barrière ne tue pas l’amante de chair deJacques, mais tue l’autre amante, celle de fer, la Lison. La mort, car c’en estune, de la locomotive est, sous la plume de Zola, poignante. Ce n’est pas unemachine qui s’arrête, c’est un être qui s’éteint : « La pauvre Lisonn’en avait plus que pour quelques minutes. […] le souffle qui s’était échappési violemment de ses flancs ouverts, s’achevait en une petite plainte d’enfantqui pleure. […] Un instant, on avait pu voir, par ses entrailles crevées,fonctionner ses organes, les pistons battre comme deux cœurs jumeaux, la vapeurcirculer dans les tiroirs comme le sang de ses veines […] et son âme s’enallait avec la force qui la faisait vivante, cette haleine immense dont elle neparvenait pas à se vider toute. […] La géante éventrée s’apaisa encore,s’endormit peu à peu d’un sommeil très doux, finit par se taire. Elle étaitmorte. » Rarement l’art du romancier s’est élevé aussi haut.

Après la mort de la Lison, rien n’est pluscomme avant. Jacques, Pecqueux et la locomotive formaient un ménage à trois quifonctionnait parfaitement. Il n’est est pas de même du triangle formé avecPhilomène : la femme de chair ne remplace pas la machine de fer. Ledérèglement finira par la mort des deux hommes.

Mais pour Jacques, les choses vont encore plusloin : il n’y a que la Lison, conduite par lui d’une main douce et ferme,lancée à pleine vitesse, qui sache apaiser ses démons. La Lison est pourJacques bien plus qu’une amie : elle est une compagne qui apaise sessens : « il la possédait, la chevauchait à sa guise, avec l’absoluevolonté du maître ». La locomotive est pour Jacques un objet de fétichismesexuel qui lui permet de mener une vie sociale normale sans laisser libre coursà ses instincts de meurtre. L’analogie entre la machine et la femme toutes deuxvecteurs de satisfaction sexuelle est très en avance sur l’époque de Zola.Freud ne fera paraître ses Trois essais sur la théorie sexuelle qu’en1905 ; Zola, d’une certaine manière, précède Freud. Sans établir dethéorie, le romancier visionnaire a perçu l’existence de grandes perversions,et décrit en la Lison l’objet fantasmé d’un désir qu’on ne concevait pas en1890. 

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