La Bête Humaine

par

La tare héréditaire

Jacques Lantier est un malade, un psychopathe.Animé d’une folie meurtrière, il fuit les femmes, de peur de céder à sespulsions qu’il sait malsaines. Il est pour Zola un nouvel objet d’observation.D’où vient cette tare ? Selon Jacques lui-même, la folie est un traitfamilial : « la famille n’était guère d’aplomb, beaucoup avaient unefêlure », « Il en venait à penser qu’il payait pour les autres, lespères, les grands-pères, qui avaient bu, les générations d’ivrognes dont ilétait le sang gâté ». En effet, les Rougon-Macquart montrent unesuccession de portraits de femmes et d’hommes porteurs du gène de l’ancêtrecommune, Adélaïde Fouque, internée à l’asile d’aliénés des Tulettes. De plus,Jacques est porteur de la tare de l’alcoolisme transmise par sa mère Gervaise.Cependant, de tous les personnages de la série, il est celui dont ledérangement est le plus poussé.

« Tuer une femme, tuer une femme !cela sonnait à ses oreilles du fond de sa jeunesse, avec la fièvregrandissante, affolante, du désir. » Telle est sa déviance. Queressent-il ? Ceci : « c’étaient dans son être de subites pertesd’équilibre, comme des cassures, des trous par lesquels son moi lui échappait,au milieu d’une sorte de grande fumée qui déformait tout. Il ne s’appartenaitplus, il obéissait à ses muscles, à la bête enragée. » Quand il entend« la sonnerie d’oreilles, les coups de marteau, la clameur de la foule deses grandes crises », il fuit, il marche sans réfléchir, sans autre butque de ne pas céder à sa pulsion meurtrière. Par deux fois le lecteur le voit àdeux doigts de passer à l’acte : quand il manque tuer Flore qui s’offre àlui, puis quand il poursuit des inconnues, changeant de proie au fil de sonchemin. Il se croit guéri quand le désir de mort disparaît lorsqu’il possèdeSéverine et qu’il vit pleinement son idylle avec elle. Malheureusement, c’estelle qui ravive la flamme meurtrière qui sommeillait en son amant en luiracontant le meurtre de Grandmorin. Jacques tente de transférer son désir demeurtre sur Roubaud, mari encombrant, en vain. C’est une femme qu’il veut tuer,et la dimension sexuelle de son désir de meurtre apparaît alors pleinement.

C’est sans réfléchir qu’il tue sa maîtresse, n’écoutantque l’appel du seul besoin : « il n’avait plus que le besoin de lajeter morte sur son dos, ainsi qu’une proie qu’on arrache aux autres. La ported’épouvante s’ouvrait sur ce gouffre noir du sexe, l’amour jusque dans la mort,détruire pour posséder davantage. » Puis vient le soulagement : Unejoie effrénée, une jouissance énorme le soulevait dans la satisfaction del’éternel désir. » Qui a fait cela ? La bête primordiale quisommeillait en lui : « il venait d’être emporté par l’hérédité deviolence, par ce besoin de meurtre qui, dans les forêts premières, jetait labête sur la bête ». Comme Janus, Jacques a deux faces : l’hommepolicé et la bête. R. L. Stevenson a, en 1886, fait paraître l’histoire dudocteur Jeckyll qui laisse apparaître la bête qui sommeille en lui grâce à unepotion. Pour Jacques, nul besoin de breuvage. Au-delà de la lignée tarée des Macquart,c’est toute l’humanité qui, pour Zola, est porteuse de cette tare, de la marquedu tueur préhistorique, de l’animal qui sommeille en chaque homme. Annonçantles théories de Freud, Émile Zola décrit un homme soumis à des pulsionssexuelles déplacées en une perversion ; c’est une forme de fétichisme – letransfert amoureux sur un objet autre, en l’occurrence la Lison – qui permet àJacques de ne pas passer à l’acte. On remarquera que Jacques ne passe à l’actequ’après la destruction – la mort – de la Lison. Cette destruction de l’objetsupport du fantasme a sans doute facilité le passage à l’acte. Une fois lapulsion assouvie, Jacques est apaisé ; il n’éprouve pas l’ombre d’unremords, à peine un vague regret. Il est comme un animal repu, béat dans sadigestion. Et quand la bête a faim, la pulsion s’agite à nouveau et Jacquesdoit encore tuer. Seule sa propre mort l’empêche de passer à l’acte.

Jamais un romancier n’avait décrit un tueurpsychopathe. Dostoïevski a décrit le meurtrier Raskolnikov dans Crime etChâtiment en 1866, mais Raskolnikov est un être profond, hanté par desquestions métaphysiques. Jacques Lantier n’est pas profond. Quelques annéesplus tard, Gide décrira le meurtre comme acte gratuit dans Les Caves duVatican. Jacques Lantier n’agit pas gratuitement. Dans La Bête humaine,Zola décrit un malade. L’absence de remords, le côté inéluctable de l’acte,l’irresponsabilité qu’implique la dualité de la personne rendent touterédemption impossible. Ce parti-pris scientifique et athée a contribué aumauvais accueil réservé à La Bête humaine lors de sa parution :voilà un meurtrier qui n’éprouve pas de remords, dont le crime est décrit etdont l’explication ne s’accompagne pas de morale de la part de l’auteur !Jacques Lantier faisait, en 1890, une entrée fracassante au panthéon des grandspersonnages de la littérature. 

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