La Bête Humaine

par

Le Second Empire, ou l'âge du chemin de fer

La série des Rougon-Macquart, « histoirenaturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire », s’inscrit dansun cadre historique précis, entre 1851 et 1870, qui fut celui de spectaculaireschangements dans le paysage français. Parmi ces changements, le développementdu chemin de fer occupe une place particulière, que Zola ne pouvait manquer detraiter dans un volume de sa chronique familiale. C’est l’âge du développementdes grandes gares parisiennes et provinciales, facilité par l’utilisation dematériaux comme le fer et la fonte, c’est l’époque où le temps de voyage entreles villes se réduit, grâce aux progrès de la technologie qui conçoit etconstruit des locomotives performantes.

La gare Saint-Lazare, point de départ destrains de la Compagnie de l’Ouest vers la Normandie et le Havre, est alors enpleine expansion et occupe tout un quartier du Paris de l’époque : lesmarquises des halles ont des « porches géants », « trois doublesvoies qui sortaient du pont [de l’Europe] se ramifiaient, s’écartaient en unéventail dont les branches de métal multipliées, innombrables, allaient seperdre sous les marquises. » Là, avant l’aube, le grouillement humain etmécanique est incessant, les déplacements sont précis, minutés, comme ceux d’unmouvement d’horlogerie dont les rouages seraient des hommes. C’est un monde àpart que décrit Zola, avec ses travailleurs logés dans des bâtiments dédiés àeux, ses emplois obscurs comme celui de Flore la garde-barrière ou Misard lestationnaire, sans qui la machine géante ne pourrait tourner. Parmi lestravailleurs, les plus prestigieux sont les mécaniciens comme Jacques, secondéspar les fidèles chauffeurs, chargés de conduire les locomotives traînant leswagons et charriant des vies humaines, travail de forçat précis et pénible quifait vieillir prématurément tant l’ouvrage est dur, les conditions matériellesextrêmes : les jambes brûlées par le feu de la chaudière, le torse glacépar le vent. Quand la neige arrive, mener la machine devient uneépreuve : « debout sur la plaque de tôle qui reliait la machineau tender dans les continuels cahots de la trépidation, Jacques […] nedistinguait rien ; et il restait la face sous les rafales, la peauflagellée de milliers d’aiguilles, pincées d’un tel froid qu’il y sentait commedes coupures de rasoir. » Les cheminots sont des travailleurs à part, etles mécaniciens en forment l’aristocratie.

Zola n’est pas le seul artiste a peindre lemonde des chemins de fer : Monet, que Zola connaît bien, a peint la gareSaint-Lazare en une série de douze toiles, qui inscrivent l’art dans son époqueet l’éloigne des sujets classiques où les vierges dénudées voisinent avec desdieux barbus. Les toiles de Monet et La Bête humaine ont leur époquepour cadre, et le revendiquent. Mais au-delà du fascinant tableau de lafourmilière qu’est la gare, avec ses voyageurs pressés, ses foules qui ontl’incroyable capacité de se déplacer d’un point du pays à un autre sans effort,ses travailleurs aux gestes précis, Zola évoque le revers de la médaille :un progrès ne va pas sans danger, et quand la machine se grippe, lesconséquences sont épouvantables. Le siècle a déjà été endeuillé par descatastrophes ferroviaires et les accidents causant mort d’homme sont fréquents.Zola peint l’effroyable tableau de la catastrophe de la Croix-de-Maufras, dontla description crue lui vaudra de nombreuses critiques : le geste criminelde Flore fait s’écraser la Lison sur les pierres que charrie un fardier, et leconvoi lancé à pleine vitesse n’est plus qu’enchevêtrement de métaux tordus, debois brisés. L’air est empli de « voix d’agonie », de« rugissements de souffrance », où que le regard se tourne on voit« les têtes labourées par l’horreur de ces misérables tombé en route,piétinés, écrasés ». Bilan de l’accident : quinze morts, trente-deuxblessés grièvement, fourmis écrasés dans la marche géante du progrès.

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