La Conquête de Plassans

par

François Mouret

Ce commerçantquadragénaire, retiré des affaires une fois fortune faite, habite une paisiblemaison de Plassans, rue Balande, où il règne sur sa famille en despoteaffectueux. Il a épousé sa cousine Marthe, avec laquelle il partage unetroublante ressemblance physique. Il aime que l’ordre domestique règne, élèveparfois la voix, aspire à la tranquillité. Il est friand des racontars quipimentent la vie de la sous-préfecture endormie, mais qu’on ne s’y trompepas : « Il était d’esprit fin sous son épaisseur de commerçantretiré ; il avait surtout un grand bon sens, une droiture de jugement quilui faisait, le plus souvent, trouver le mot juste au milieu des commérages dela province. » Sous ses criailleries parfois pénibles se cache un cœur de bravehomme : « Mouret n’était pas méchant. ». Il se tient éloigné desintrigues politiques de la petite cité, bien que son nom soit associé auxrépublicains. Son bon sens voltairien lui fait repousser les prêtres, et c’estpourtant lui qui loue deux chambres du second étage de la maison familiale àl’abbé Faujas et sa mère. Sans le vouloir, il fait entrer le malheur dans samaison.

Il est intrigué parle prêtre austère qui loge chez lui, s’efforce de percer ses secrets. Sans lesavoir, il est manipulé par ce dernier qui peu à peu répand son influence surla maisonnée. Le soir, Mouret se plaît à jouer d’interminables parties depiquet avec Mme Faujas, tandis que le prêtre parle doucement à Marthe etl’éloigne de son mari. Quand Mouret se rend compte que son foyer a étébouleversé, il est trop tard : Faujas règne sur la maison de la rueBalande : Marthe est devenue dévote, Serge est parti pour le séminaire,Octave est à Marseille. Rose, la domestique, ne jure que par les Faujas. Lepauvre Mouret est mis de côté sous son propre toit : le prêtre a pris sa placeà table, on sert à celui-ci les meilleurs morceaux tandis que Mouret écopedésormais de la tête du poulet. Son autorité est battue en brèche, lesprovocations se succèdent. Tandis que les repas se déroulent, chaque soir,« Mouret, assis en face de sa femme, restait oublié. »

Tout autre sedéfendrait, sans doute, et jetterait Faujas et sa famille de parasites à larue, mais Mouret reste sans réaction : il reçoit les coups sans les parer,s’enfonce peu à peu dans le silence. Ce que Marthe – qui en est venue à l’exécrer– et Rose prennent pour de l’indifférence mauvaise est le signe d’une profondedépression dans laquelle sombre le malheureux. La lourde hérédité des Macquartdont il est issu – sa grand-mère Adélaïde est enfermée à l’asile des Tulettes –réclame son tribut : Mouret va s’effondrer. En outre, Rose, quelque peuinspirée par les Faujas, va répandre par la ville le bruit que Mouret estdevenu fou et qu’il bat sa femme, cette dernière étant en fait victime degraves crises d’hystérie. En cette veille d’élection, cette rumeur infâme vaêtre encouragée par les bonapartistes et les légitimistes, qui souhaitent voirdisparaître cet adversaire politique possible : Mouret pourrait rassemblerderrière lui les républicains de Plassans. Ignorant tout de ces bruits et deces manœuvres, le pauvre Mouret sort un jour de chez lui et stupéfait constatequ’il est regardé d’un mauvais œil, moqué, et se voit même poursuivi par desgarnements : aux yeux de tout Plassans, le paisible notable est devenu uncroquemitaine violent qui bat sa femme chaque nuit, un danger potentiel pourtoute la ville. Quand le docteur Porquier signe son internement aux Tulettes,toute la ville applaudit.

Et le malheureux,victime d’une horrible cabale, disparaît. Ce n’est que des mois plus tard que Marthe,dont l’amour charnel est repoussé par Faujas et enfin revenue à un peu de bonsens, se souvient que son François croupit dans une cellule des Tulettes. Elleva le voir et découvre une chose horrible : Mouret est réellement devenufou. Le fragile équilibre que la vie paisible de notable rangé lui donnait aété bousculé par la dépression. L’enfermement et l’arrachement aux siens ontfait le reste : le brave homme est devenu un fou violent et dangereux qui,dans sa folie furieuse, reproduit les crises d’hystérie de Marthe. C’estl’oncle Macquart qui a l’idée diabolique de le faire libérer la nuitmême : comme il l’a prévu, Mouret marche vers sa maison. Dans sa folie, ilpense revenir d’une promenade dans la campagne vers sa maison impeccable et safamille aimante ; il trouve un intérieur au pillage, des étrangers quil’effraient, alors il décide de tout détruire. Avec l’ordre et l’efficacitéméticuleuse du bon bourgeois qu’il est, il prépare la destruction de ce qui futle havre de son bonheur et installe des bûchers qu’il va embraser. Il allumel’incendie qui tue la famille Faujas ; lui-même périt dans les flammes.

François Mouret estdoublement victime : tout d’abord des intrigues politiques de Faujas et deFélicité, la mère de Marthe, mais aussi de la terrible hérédité qui pèse surlui, qui le conduira à la folie furieuse. 

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