La Conquête de Plassans

par

Naturalisme et folie

La folie est un thème récurrent dans les Rougon-Macquart. C’est, avec l’alcoolisme, une des deux tares qui mine la lignée décrite dans la fresque peinte par Zola. La folie est omniprésente dans La Conquête de Plassans puisqu’on y voit la déchéance de Marthe et François Rougon, tous deuxvictimes de la malédiction familiale. L’écrivain naturaliste qu’est Zola décrit avec une précision et une froideur scientifiques les ravages du déséquilibre qui frappe ses deux personnages. En outre, un personnage est clairement identifié comme aliéné : Désirée, la fille des Mouret. Dans La Conquête de Plassans la folie est une protagoniste.

Quand le lecteur rencontre François Mouret au début du roman, jamais il ne pourrait soupçonner le destin tragique qui l’attend. Commerçant habile qui a fait fortune, bourgeois rangé et plutôt bienveillant, son seul travers est cette manie de l’ordre domestique qui frise la maniaquerie et lui fait élever la voix quand il trouve un outil qui traîne dans le jardin ou un torchon mal rangé. Autre signal d’alarme, la perfection que François Mouret recherche dans la tenue de son jardin : buis taillés aux ciseaux, potager qui nourrit la maisonnée avec raison et suffisance, allées impeccables. Tous les jardiniers méticuleux ne sont pas pour autant de redoutables déments, cependant la suite et le dénouement tragique de l’intrigue éclairent ces traits de personnalité : Mouret ne se sent bien que quand règne un ordre parfait dans son intérieur – sa maison et son esprit –, et il va suffire d’un grain de sable pour dérégler les rouages de sa mécanique.

Quand l’abbé Faujas et sa mère s’installent dans la maison familiale des Mouret, chacun reste chez soi et la présence des locataires ne change rien au train de la maison. C’est au fil du temps que les choses vont changer : les Faujas descendent au salon et passent leurs soirées avec les Mouret, Marthe devient peu à peu dévote, Serge part pour le séminaire, Mme Faujas investit la cuisine de Rose, l’abbé lit son bréviaire dans le jardin, etc. Ces changements agacent profondément Mouret qui ressent une irritation grandissante. Or, il ne réagit pas, sinon par des piques ironiques envers sa femme et la domestique, ironie qui ne fait que les braquer contre lui. Peu à peu, Rose et Marthe le mettent de côté et offrent la place de maître de la maison à Faujas. Un autre que François réagirait : il provoquerait une explication avec l’intrus, jetterait à la rue cet intrigant qui fait son nid dans son foyer. Or, que fait François ? Rien. Il reçoit les coups sans les parer, il n’élève même pas la voix. Profondément malheureux, il s’efface, quitte la table avant la fin du repas, s’enferme dans son bureau. Et qu’y fait-il ? Rien. Il reste assis des heures sur une chaise à regarder le vide. Il lui arrive même d’y passer la nuit, effondré sur son bureau. Puis viennent les crises nocturnes de Marthe, qui le laissent sans réaction : il n’appelle pas au secours, il cherche à peine à expliquer ce qui se passe quand on enfonce la porte de la chambre. Ce manque de réactivité, cette absence d’énergie, ce repli sur soi indiquent que Mouret est victime d’une grave dépression, et personne ne l’aide à en sortir. Pire, on l’envoie aux Tulettes, l’asile d’aliénés proche de Plassans où croupit déjà l’aïeule Adélaïde, devenue folle devant le cadavre de son petit-fils Silvère. « Depuis douze ans, elle n’a pas bougé », ricane l’oncle Macquart.

Là, on l’oublie. Personne ne vient le voir, jusqu’au jour où Marthe ouvre les yeux et comprend ce que sa maison est devenue : une pétaudière mise au pillage par ces brigands de Trouche. Elle se rend aux Tulettes où elle retrouve un François devenu fou furieux. La description de la crise de démence que fait Zola est clinique et terrifiante : « Il s’enleva d’un bond, il retomba sur le flanc. Alors ce fut une épouvantable scène : il se tordait comme un ver, se bleuissait la face à coups de poing, s’arrachait la peau avec les ongles. Bientôt il se trouva à demi nu, les vêtements en lambeau, écrasé, meurtri, râlant. » Il est loin, le brave bourgeois amoureux de son jardin ! Une dernière métamorphose l’attend : il va devenir meurtrier. Échappé de l’asile, il marche vers Plassans : il ne se rend pas compte qu’il fait nuit, la pluie le gêne à peine : il a oublié qu’on l’a jeté dehors, que ses enfants sont partis. Quand il trouve sa cuisine en désordre, quand Marthe ne répond pas à ses appels angoissés – et pour cause : elle est à l’agonie chez ses parents –, il devient un animal apeuré, dont le « singulier grondement » manque avertir Olympe. Alors, retrouvant sa méticulosité de commerçant efficace, il prépare des bûchers partout dans la maison, et allume l’incendie où tout va disparaître, y compris lui : la dernière vison qui reste de ce brave homme poussé à la folie est celle de « M. Mouret [qui] dansait au milieu du feu. »

Marthe offre d’abord au lecteur l’image d’une femme tranquille et apaisée dans son quotidien domestique : elle brode, des heures durant, en surveillant sa fille Désirée. Pourtant, c’est un volcan endormi : elle a de légitimes désirs de femme, que son tranquille et peu passionné mari n’a guère contentés. En outre, elle craint la folie par dessus tout : elle sent un déséquilibre en elle, et craint de le voir prendre le dessus. Cette peur de la folie la poursuit depuis sa jeunesse : « Toujours j’ai eu l’épouvante de la folie. Quand j’étais jeune, il me semblait qu’on m’enlevait le crâne et que ma tête se vidait. » La quiétude apportée par le mariage n’est qu’un faux-semblant ; l’irruption de l’amour et de la religion va ravager l’esprit de Marthe. Très vite, le lecteur comprend qu’elle est attirée par l’abbé Faujas, mais Marthe refuse de s’avouer cet amour, qu’elle transforme en un amour pour Dieu ; elle connaît alors les grands élans des mystiques qui s’abîment dans la prière et finissent par atteindre ce que Zola désigne par « l’extase », qui prend sous sa plume un sens autant physique que religieux : Marthe sort de ces séances de prières satisfaite comme au sortir d’une nuit d’amour. Mais si l’esprit torturé de Marthe connaît une relative satisfaction, son corps demeure frustré : elle cherche l’amour de Faujas et tente d’en faire son directeur de conscience et son confesseur. Lui, tout pétri de mépris qu’il soit envers les femmes, a compris de quoi il retourne : il se refuse à elle. Arrivent alors les crises nocturnes. Zola, bien avant Freud, décrit les crises de Marthe comme ce qu’elles sont : des crises d’hystérie liées à une frustration sexuelle permanente. Ces crises sont terrifiantes et décrites par Zola l’écrivain naturaliste de façon clinique : Marthe est au milieu du lit, « les yeux agrandis par une horreur muette, les poings sur la bouche pour ne pas crier. […] Ces peurs se terminaient par des crises de catalepsie, qui la tenaient comme morte, la tête sur les oreillers, les paupières levées. » Marthe semble possédée par le démon. Deux siècles plus tôt, elle aurait entraîné son mari ou l’abbé Faujas au bûcher en les accusant de l’avoir ensorcelée. En ce moderne XIXe siècle, on envoie simplement François Mouret à l’asile, accusé d’avoir violenté sa femme. Marthe ne retrouvera un semblant de raison qu’après avoir avoué son amour à l’abbé Faujas ; le rejet qu’elle vit alors semble dessiller ses yeux : elle voit enfin la réalité de sa situation, comprend qu’avoir envoyé François aux Tulettes est inique. Mais il est trop tard : François est fou. Au soir de cette ultime révélation, elle meurt, minée par la phtisie.

Désirée, quant à elle, est une innocente, au sens premier du terme. La névrose héréditaire, encouragée par la consanguinité de ses parents, a pris possession de son être, et c’est une enfant de cinq ans qui vit dans le corps de cette adolescente. Il est à noter que dans son cas, le milieu a une influence très limitée sur son esprit, cuirassé par la névrose déjà installée. Elle est indifférente aux événements : peu lui importent les querelles, les humiliations subies par le père, la dévotion maladive de la mère, le départ des frères, ses vrais amis sont les animaux. Elle est heureuse avec eux, et ravie de patauger dans la boue. La folie offre ici un visage riant : restée à l’âge d’enfant, Désirée est un être idéalement heureux. Elle ne craint pas l’avenir : celui-ci n’existe pas pour les enfants de cinq ans.

Le tableau de la folie dans La Conquête de Plassans serait incomplet sans mention de l’ancêtre commune à la lignée, Adélaïde Fouque. Tout au long du roman elle demeure assise, prostrée dans sa démence, enfermée dans sa cellule de l’asile des Tulettes. Elle est l’incarnation du danger qui plane sur les Rougon et les Macquart. Elle est la tare que l’on veut oublier, mais qui demeurera là, jusqu’aux ultimes pages de la série à peine entamée par Zola. L’écrivain naturaliste, par une prescience remarquable, illustre avec Adélaïde un principe fondamental de la psychanalyse, science qui n’existe pas encore quand il écrit : on peut cacher une névrose, mais cela ne la fait pas disparaître pour autant. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Naturalisme et folie >