La Conquête de Plassans

par

Marthe Rougon

Fille de Pierre etFélicité Rougon, cette quadragénaire en apparence paisible est l’épouse deFrançois Mouret, son cousin, à qui elle ressemble comme une sœur. Mère de troisenfants, elle ne quitte pratiquement jamais la tranquille maison de la rue dela Banne à Plassans, où elle passe ses journées à diriger le train de maison età des travaux de couture, toujours vigilante à ce que sa fille Désirée, âgée dequatorze ans mais d’un âge mental de cinq ans, ne commette quelque sottise. Savie tranquille et morne va être bouleversée par l’irruption d’un homme dans lamaison : l’abbé Faujas.

Commentpourrait-elle deviner que cet austère ecclésiastique à la soutane élimée,flanqué de sa paysanne de mère, est en fait un agent du gouvernement chargé degagner Plassans à la cause du régime, et ce avec la complicité de Félicité, lapropre mère de Marthe ? Petit à petit, l’abbé Faujas va entreprendre deconvertir Marthe à la foi catholique ; il va réussir au-delà de sesespérances. La bourgeoise somnolente va s’éveiller à un mysticismeardent : « C’était comme une fenêtre immense ouverte sur une autrevie, une vie large, infinie, pleine d’une émotion qui l’emplissait, et luisuffisait. » Mais cet éveil est sans profondeur spirituelle : il estl’expression du déséquilibre mental de Marthe, chargée de la lourde héréditéfamiliale venue de sa grand-mère Adélaïde, enfermée à l’asile des Tulettes. Cetéveil à la foi est aussi l’expression du réveil de la femme engourdie qui, sansse l’avouer d’abord, tombe amoureuse de son mentor. La foi de Marthe est trèsvite ardente : « Cette paix lourde acquise par quinze années desomnolence derrière un comptoir semblait se fondre dans la flamme de sadévotion. ». Cette foi éveille en elle un monde de sensations ignorées,qui trouvent là l’opportunité de s’exprimer enfin : « Les approchesde la foi étaient pour elle une jouissance exquise. » Pour Zola, l’éveilde Marthe à la foi et ses secrets désirs physiques sont étroitement liés.

Marthe négligebientôt son intérieur, son mari, ses enfants. Elle fréquente la cathédrale, meten branle la fondation d’une mission de bienfaisance pour jeunes filles dupeuple, l’Œuvre de la Vierge. Elle ne vit plus que par la religion où elletrouve des satisfactions d’amante comblée : « il lui fallait prendrela nourriture de sa passion, se blottir dans les chuchotements desconfessionnaux, se courber sous le frisson puissant des orgues, s’évanouir dansle spasme de la communion. » Son maître, l’homme de sa vie en cettecirconstance, c’est l’abbé Faujas, dont elle rêve de faire son directeur deconscience. Ce n’est pourtant pas un homme tendre, mais cette rudesse plaît àMarthe. « Elle était heureuse de ces coups. La main de fer qui la pliait,la main qui la retenait au bord de cette adoration continue, au fond delaquelle elle aurait voulu s’anéantir, la fouettait d’un désir sans cesse renaissant. »Les pulsions sexuelles jamais assouvies – car contraires à la morale bourgeoisedu temps – de Marthe trouvent là un exutoire mis en lumière par le choix desmots de Zola. Elle n’est pas la seule pénitente de l’abbé, et elle éprouve« une jalousie de femme trompée » quand une autre semble avoir sesfaveurs.

Et sa famille ?Elle laisse partir ses fils, l’un pour Marseille et l’autre pour le séminaire.Quant à Désirée, Marthe finit par ne plus la supporter. En effet, cetteinnocente incarne une simplicité terrestre qui effraie Marthe, « inquiétéepar cette santé robuste, ce rire clair qui s’amusait de tout. » Désiréeest la pureté même, elle vit et rit innocemment car elle ignore le Mal, etcette ignorance innocente est lourde des désirs que Marthe a étouffés :« elle était choquée de l’odeur puissante de terre que sa fille portaitsur elle. » L’odeur puissante de la terre, c’est l’odeur de la chair, queMarthe camoufle sous les parfums de l’encens. Reste François, son mari ;elle en vient à l’exécrer. En effet ce bourgeois d’apparence épaisse est luiaussi un homme de la terre, qui n’hésite pas à la cribler de ses traitsd’ironie au fur et à mesure que Marthe sombre dans la dévotion. « Tu faisdonc quelque chose de mal à présent, que tu éprouves le besoin de raconter tesaffaires à une soutane ? », lui lance-t-il doucement quand Marthedécide de se confesser régulièrement. Aussi va-t-elle isoler le pauvre hommedans le foyer et l’évincer au profit de l’abbé Faujas. Pire, elle va être lacomplice silencieuse de l’internement arbitraire et injustifié de François,plongé dans une grave dépression.

C’est l’époque oùles troubles mentaux de Marthe envahissent jusqu’à ses nuits : ellerévolutionne la maison par ses crises d’hystérie qui, chaque nuit, font croireà un drame dans la chambre conjugale : « Elle s’est jetée par terre,elle se mordait, elle faisait des bonds à crever les meubles. » Quelquesdécennies plus tôt, on aurait dit de Marthe qu’elle était possédée par lediable. Là, son entourage affirme, par calcul ou par bêtise, que son mari labat. Aujourd’hui, elle serait soignée comme ce qu’elle est : une malade.Quand la domestique Rose, sournoisement soutenue par Mme Faujas et Olympe, lasœur de l’abbé, accuse François de battre Marthe, cette dernière garde lesilence. Elle se bat contre le pire de ses démons : la crainte de lafolie. Marthe sait, depuis toujours, qu’elle est porteuse de cette tarehéréditaire : « Toujours j’ai eu l’épouvante de la folie. Quandj’étais jeune, il me semblait qu’on m’enlevait le crâne et que ma tête sevidait. » Le souvenir d’Adélaïde Fouque, l’ancêtre enfermée dans unecellule de l’asile des Tulettes, ne la quitte jamais.

Elle finit paravouer son amour à l’abbé Faujas : l’abbé, indifférent aux plaisirs de lachair et animé d’un mépris profond pour les femmes, la repousse. Les yeux deMarthe s’ouvrent enfin : elle voit ses enfants partis, sa maison livrée aupillage. Elle se fait mener aux Tulettes où elle revoit François : sonmari est devenu un dangereux fou furieux. Raccompagnée à Plassans par cettecanaille de Macquart, son oncle, elle attrape froid sous la pluie et meurt,minée par la phtisie, mal qu’on ne soignait à l’époque que par de bonnesparoles.

La calme bourgeoiseque le lecteur croit découvrir dans les premières pages du roman cache bien dessecrets : c’est une femme atteinte d’une maladie mortelle, la phtisie, etqui l’ignore, tout comme elle ignore que sommeillent en elle des ardeurs queson placide époux n’a su satisfaire. Quand arrive l’abbé Faujas, l’incendie deces ardeurs flamboie, et c’est la religion qui sera l’exutoire de ces désirsinassouvis, déséquilibrant l’esprit fragile de Marthe et ouvrant la porte auxmanifestations d’une hystérie que la psychologie de l’époque n’explique pas.Marthe est une victime de son hérédité, de son milieu, et d’un hommeindifférent à son bonheur : Ovide Faujas. 

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