La Conquête de Plassans

par

Ovide Faujas

Ce « grand diable taillé à coups de hache » est un prêtre, auquel François Mouret loue deux pièces du second étage de sa maison. L’abbé Faujas arrive du diocèse de Besançon, et l’on ne sait rien de lui. Mais de sombres rumeurs courent bientôt dans Plassans sur cet ecclésiastique à la soutane râpée et aux manières rudes. Il aurait été mêlé à de troubles affaires dont le lecteur ne connaîtra jamais le détail mais dont la réalité sera confirmée quand Trouche, le beau-frère de l’abbé, s’imposera dans la maison des Mouret : si Trouche craint Faujas, il en sait suffisamment sur l’abbé pour que ce dernier ne le jette pas dehors, de crainte de scandaleuses révélations.

En fait, Faujas est un intrigant, un ambitieux qui a offert ses services au ministre Eugène Rougon, qui l’a chargé d’aider sa mère Félicité à conquérir Plassans lors des prochaines élections. C’est pourquoi ce gaillard au « crâne rude de soldat » débarque un soir chez les Mouret. Il va s’installer et entamer la conquête de la ville, afin de faire gagner les élections au candidat qui soutiendra l’Empire. Faujas n’a rien d’un diplomate, aussi lui faut-il suivre les conseils de Félicité Rougon qui, dans l’ombre, le guide dans la bonne société de Plassans. Faujas poursuit deux conquêtes parallèles : celle de la maison des Mouret qui, idéalement placée dans la ville, lui servira de base logistique, point de rencontre entre les deux partis adverses – royaliste et bonapartiste –, et d’autre part la conquête de la ville elle-même. Il mène son combat avec habileté, semblant se désintéresser des affaires publiques, se contentant d’un modeste poste de vicaire à Saint-Saturnin. Pourtant, il agit dans l’ombre, gagnant l’oreille de l’archevêque – qu’il effraie quand même un peu – jusqu’à évincer le grand vicaire Fenil, éminence grise de Monseigneur Rousselot. L’abbé Faujas s’embarrasse peu de charité chrétienne : il supplante le brave abbé Bourrette, à qui il vole la place promise de second vicaire général de la cathédrale.

Chez les Mouret, il pousse le fils cadet Serge à la prêtrise, s’empare de l’esprit – et du cœur – de Marthe, et isole François qui finit par être littéralement chassé de chez lui. Mme Faujas, sa mère qui lui est toute dévouée, et sa sœur Olympe, ainsi que Trouche, mari de cette dernière, gouvernent la maison. Quant à la ville, Faujas a compris la leçon de Félicité Rougon : c’est par les femmes qu’il la possédera. Aussi Faujas s’emploie-t-il à séduire, non pas comme l’abbé Surin, le joli secrétaire de Monseigneur, mais comme un amant austère et rude, dont on sent la poigne sous la main qui bénit. En effet, Faujas n’aime pas les femmes, il les hait, même. Pour lui, elles incarnent le mal ; l’amour que Marthe lui porte et finit par avouer lui répugne : « Vous êtes la tentation d’en bas, la lâcheté, la chute finale. Le prêtre n’a pas d’autre adversaire que vous, et l’on devrait vous chasser des églises, comme des impures et maudites », «  vous êtes Satan ! » lui jette-t-il à la face. L’abbé Faujas traverse la vie en mâle méprisant qui a su dompter les instincts de la chair et met sa force au service de son ambition : « Les hommes chastes sont les seuls forts. »

Vient le moment de la victoire : Plassans est conquise. Alors Faujas ne se donne plus la peine de feindre. Il avait troqué sa soutane mitée pour une autre, neuve et soyeuse, qu’il jette maintenant aux orties. Une fois la conquête acquise, l’abbé renonce à ses prétentions d’élégance, puisqu’il n’en a plus besoin. « Du prêtre souple se dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. Sa face redevenue terreuse avait des regards d’aigle ; ses grosses mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut positivement terrifiée, en voyant le maître qu’elle s’était donné grandir ainsi démesurément avec la défroque immonde, l’odeur forte, le poil roussi d’un diable. » L’image est claire : ce représentant de l’Empire, c’est le démon. Il va d’ailleurs périr dans les flammes de l’incendie allumé par Mouret devenu fou, entraînant sa sœur, son beau-frère, et sa mère dans la mort.

Faujas est un moine-soldat, un sévère combattant détaché des contingences matérielles. Il ne cherche pas les richesses ni la possession : il vit dans une chambre austère comme une cellule cistercienne et ne s’habille proprement que parce qu’il lui faut plaire. Ce qu’il veut, c’est le pouvoir. Il ressemble grandement à celui qui l’a envoyé à Plassans, Eugène Rougon, autre personnage rude qui méprise les biens de ce monde. Mais l’abbé Faujas est prêtre, et sa foi ne fait pas de doute. Cependant, elle ne s’extériorise jamais par quelque charité, encore moins par de la bonté. Il n’a aucune empathie envers celles et ceux qu’il brise en chemin, il traite sa mère comme une esclave, il méprise sa sœur. Faujas apparaît comme partagé entre la foi austère d’un Savonarole et le désir de pouvoir d’un Thomas Cromwell. 

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