La Conquête de Plassans

par

Les ecclésiastiques dans l’œuvre

Zola et l’Églisecatholique n’ont jamais fait bon ménage. L’écrivain n’en est pas pour autant unauteur antichrétien : franchement anticlérical dans ses jeunes années, il atoujours séparé la foi chrétienne de l’Église catholique censée l’incarner. LaConquête de Plassans offre au lecteur une variété de portraits d’hommes d’Église,palette aux tons variés allant de couleurs légères aux tons les plus sombres.La foi et l’Église sont omniprésentes dans le roman : la dévotion deMarthe est le moteur qui mène la famille Mouret à son effondrement. QuandFrançois Mouret contemple son paisible jardin, il déclare : « Notrejardin est un paradis fermé où il défie bien le diable de venir noustenter. » Il ignore qu’il a fait entrer le diable dans son foyer en lapersonne de l’abbé Faujas.

L’abbé Faujas estl’ecclésiastique dominant du roman. Sa personnalité est duelle : d’unepart, il offre l’image d’un homme détaché des choses de ce monde : sachambre est nue, sa soutane est râpée, il n’accumule aucune richesse. Maisc’est aussi un combattant : il a choisi une cause et se bat pour elle. Iloffre l’image d’un homme de foi et d’un homme de combat, moine-soldat rude etaustère. Mais quelle est sa cause ? S’il n’aspire pas aux richesses, sasoif de puissance est immense ; c’est pour lui-même, et non pour Félicitéqu’il conquiert Plassans. Une fois la conquête achevée, son pouvoir s’exerced’une main de fer : il a alors « la défroque immonde, l’odeur forte,le poil roussi d’un diable. » Ce n’est pas l’image d’un saint homme. Enoutre, la charité n’est pas sa vertu dominante : peu lui importent lesvictimes de son combat, quand bien même elles sont innocentes. C’est sansremords qu’il sacrifie méthodiquement la famille Mouret sur l’autel de sonambition. L’abbé Faujas lit quotidiennement son bréviaire ; une lecturerégulière des Évangiles et de leurs préceptes charitables semblerait plusindiquée dans le cas de cet ambitieux brutal.

Le pendant de l’abbéFaujas est un autre ecclésiastique, l’abbé Fenil. Quand Faujas arrive àPlassans, Fenil est grand vicaire de Saint-Saturnin, adjoint direct del’archevêque Rousselot. C’est sa place que veut Faujas. Fenil est ultramontain,partisan déclaré du marquis de Lagrifoul. À ce titre, Faujas est sonadversaire. Cependant, autant Faujas combat en plein jour, autant Fenil estdiscret. Il flaire tout de suite le rival dans cet abbé à la pauvre soutane quidébarque de Besançon, et il le poursuit d’une haine inextinguible. Le combatest feutré, les escarmouches sont discrètes mais terribles : Fenil est unpolitique. Il agit en soufflant ses ordres dans l’oreille de l’archevêque, maiscela ne suffit pas : Faujas remporte la ville, et se voit attribuer laplace de grand vicaire. Fenil s’exile dans sa propriété des Tulettes, où ilattend son heure. C’est lui qui, dans la pénombre de la nuit, met au point aveccette canaille de Macquart l’évasion de François Mouret. Fenil saitpertinemment qu’un drame va se produire ; peu lui chaut. Seule importe lasatisfaction de son ambition. Fenil et Faujas sont animés du même désir depouvoir ; seule la méthode diffère : l’action au grand jour pour Faujas,l’influence discrète pour Fenil. Autre point commun, la charité leur estétrangère.

Bien différent estl’abbé Bourrette, brave homme naïf aux « grands yeux d’enfant » et auventre « d’une rondeur douée et luisante », sans un sou de malice,dont les modestes ambitions sont sans cesse contrecarrées par Faujas, qui luivole les charges qui lui reviennent de droit. Bourrette croit à la sainteté deshommes, craint les commérages et l’institution ecclésiastique – il laissemourir seul un vieil ami de peur de déplaire à l’abbé Fenil –, et il ne feraitpas de mal à une mouche. Il incarne le brave curé de paroisse, bien incapablede démêler les intrigues qu’il croise sur son chemin. Il donne une image plussympathique de l’homme d’Église, car il apparaît innocent, dénué d’ambition ethumain.

Ces trois hommessont théoriquement gouvernés par monseigneur Rousselot, archevêque de Plassans.En réalité, ce sexagénaire frileux vit reclus dans son bureau surchauffé. Il adeux passions : les auteurs antiques et sa tranquillité. Effrayé parFenil, bousculé par Faujas, il attend peureusement que ces deux loups semangent entre eux. Ce prince de l’Église aux manières exquises n’a rien d’unberger désireux de guider ses brebis vers le paradis. Il ne veut que la paix,la sienne, et compte sur son secrétaire l’abbé Surin pour protéger sa porte desimportuns.

Le joli abbé Surinest le type même de ce qu’était autrefois l’abbé de cour. Ce gentil jeune hommeaux longs cheveux blonds n’a pas son pareil pour jouer aux raquettes avec lesdemoiselles ou organiser des parties de « torchon brûlé » dans lejardin des Mouret. Sa carrière est toute tracée : il sera archevêque,guidé par la douce et onctueuse main de monseigneur Rousselot. Il gravira leséchelons de la hiérarchie en lisant les odes d’Horace, et non en prêchant labonne parole ni en faisant vivre la lettre des Évangiles.

Chez cesecclésiastiques, le grand absent est Dieu lui-même. C’est chez Serge Mouret,séminariste mystique, que le lecteur le trouve. Le jeune homme exalté et desanté délicate aspire à quelque chose de plus grand que l’homme. Sa foi estsincère, sa quête de Dieu véritable. Il est le seul homme de Dieu du roman quisoit digne de cette appellation. Cela dit, le lecteur ignore encore que cemysticisme est une forme d’expression de la névrose familiale qui va ravager cecerveau fragile : Zola racontera son drame dans La Faute de l’abbéMouret.

Dans La Conquêtede Plassans, Zola brosse un portrait au vitriol des représentants de l’Églisecatholique. Ce point de vue anticlérical s’inscrit dans une agitation politiquequi trouble la société française de la deuxième moitié du XIXesiècle. On y voit le combat entre la république laïque et l’Église, qui refusede se voir déposséder de son pouvoir sur le pays. Zola est républicain et sonœuvre et sa personne seront sans cesse les cibles de l’Église, pour quil’écrivain incarne l’opposant par excellence. 

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