Richard III

par

Les formes du surnaturel dans l’œuvre

RichardIII nefait pas exception à la règle : le surnaturel imprègne la pièce, comme ilimprègne presque toutes les pièces de Shakespeare. Dans Richard III, onne croise pas de fées comme on en croise dans Le Songe d’une nuit d’été,ni de sorcières comme dans Macbeth, mais on y croise des fantômes commedans Hamlet et bien sûr la présence constante de Dieu en tant que grandordonnateur du monde, comme dans toutes ses pièces. Regardons de plus près laplace du surnaturel dans la pièce, comment il apparaît, et quelle est sonimportance pour les personnages.

Sil’on replace la pièce dans son contexte, il est bon de rappeler au spectateurd’aujourd’hui que pour le spectateur de l’époque élisabéthaine, lesmalédictions et les fantômes étaient considérés comme réels. On aurait tortd’imaginer que seuls les gens du peuple, illettrés et supposés simples,croyaient au surnaturel. En effet, cette croyance était partagée jusque dans laplus haute sphère de la société, c’est à dire par la reine elle-même. Le publicn’était donc pas surpris de voir surgir soudain un fantôme sur scène, commec’est le cas dans la scène des rêves parallèles de Richard et de Richmond avantla bataille de Bosworth.

Ily a d’abord les malédictions. Dans l’œuvre de Shakespeare, on se mauditmutuellement, comme l’indique Richard dans la scène 3 de l’acte I, quand ilrappelle à la reine Marguerite une malédiction d’autrefois :

« Lesmalédictions que mon noble père lança sur toi,

alors que,couronnant de papier son front martial,

tu fis, à forced’outrages, couler des torrents de ses yeux — et que, pour

les sécher, tu luidonnas un chiffon

trempé dans lesang innocent du joli Rutland,

ces malédictions,prononcées alors contre toi

du fond d’une âmeamère, sont toutes tombées sur toi :

et c’est par Dieu,non par nous, qu’a été châtiée ton action sanglante »

The curse my noble father laid on thee,
When thou didst crown his warlike brows with paper
And with thy scorns drew’st rivers from his eyes,
And then, to dry them, gavest the duke a clout
Steep’d in the faultless blood of pretty Rutland —
His curses, then from bitterness of soul
Denounced against thee, are all fall’n upon thee;
And God, not we, hath plagued thy bloody deed.

Onremarque ici que c’est Dieu lui-même qui exécute la malédiction : sicelle-ci s’est réalisée, c’est que Dieu l’a voulu, et qu’elle était donc juste.Cela dit, il en faut plus pour impressionner la reine Marguerite, spécialistedes malédictions dans Richard III. Dans la même scène, à son tour ellemaudit Richard, sans oublier au passage les autres personnages présents surscène, d’abord la reine Élisabeth, puis les nobles Rivers et Dorset, et enfinRichard lui-même :

« Que le verdu remords ronge éternellement ton âme !

Puisses-tu, tantque tu vivras, suspecter tes amis comme des traîtres,

et prendre lestraîtres les plus profonds pour tes plus chers amis !

Que le sommeil neferme jamais ton œil funèbre,

si ce n’est pourqu’un rêve accablant

t’épouvante par unenfer d’affreux démons ! »

“The worm of conscience still begnaw thy soul!
Thy friends suspect for traitors while thou livest,
And take deep traitors for thy dearest friends!
No sleep close up that deadly eye of thine,
Unless it be whilst some tormenting dream
Affrights thee with a hell of ugly devils!”

Commele spectateur le verra au fil de la pièce, les prédictions de la redoutableMarguerite se réaliseront. C’est donc que Dieu est de son parti, et que celleet ceux qu’elle a maudits sont dans le camp du mal.

Ily a aussi les prophéties, dont les personnages tiennent compte comme de parolesd’Évangile. La preuve en est donnée par l’emprisonnement du duc de Clarence parson frère le roi, à cause d’une prophétie, comme il l’explique lui-même :

« Mais,autant que j’ai pu le comprendre,

il écoute desprophéties et des rêves ;

il arrache lalettre G de l’alphabet,

en disant qu’unsorcier l’a prévenu

que sa lignéeserait déshéritée par G,

et, parce que monnom de George commence par G,

il en conclut danssa pensée que ce serait par moi. »

He hearkens after prophecies and dreams;
And from the cross-row plucks the letter G.
And says a wizard told him that by G
His issue disinherited should be;
And, for my name of George begins with G,
It follows in his thought that I am he.

D’autresmanifestations surnaturelles marquantes dans Richard III sont les rêvesprémonitoires. On en compte deux : celui du duc de Clarence et celui deStanley. Le rêve de Clarence montre celui-ci assassiné par Richard, qui lepousse dans la mer (élément liquide, comme le vin de Malvoisie dans lequelClarence sera achevé) ; ce rêve est symbolique et révèle au rêveur ce quiest caché sous la surface des choses (ici, la surface de la mer), enl’occurrence des joyaux, symboles des biens matériels et du pouvoir, mêlés àdes crânes et autres ossements humains, symboles du mal accompli pour acquérirces biens matériels. Il serait fort hasardeux de faire une analysepsychanalytique du rêve de Clarence, pour la bonne et simple raison que lapsychanalyse n’existait pas en 1592 ; en revanche, l’analyse des rêves parles symboles existe depuis la plus haute Antiquité, et c’est là qu’il fautchercher la grille de lecture du rêve de Clarence, ainsi que de celui deStanley. Dans ce deuxième cas, Stanley voit Hastings décapité par un sanglier,qui lui arrache son heaume. Le symbole est clair pour les spectateurs, qui reconnaissentdans le sanglier l’animal qui orne le blason de Richard de Gloucester, futurRichard III. De fait, Hastings, plus tard dans la pièce, est décapité sur ordrede Richard.

Ilest intéressant de noter que, dans tous ces cas, ce sont des forces surnaturellesqui agissent et même annoncent un avenir qui s’avère certain. Cela amène àposer la question du libre arbitre des personnages : dans quel mesure lespersonnages sont-ils maîtres de leur destin si celui-ci est écritd’avance ? On retrouve alors la vision d’un monde ordonné par Dieu, quiépouse heureusement la vision païenne du monde telle que le voyaient les Anciens.

Cependant,la manifestation la plus spectaculaire du surnaturel dans Richard IIIest le rêve partagé par Richard et Richmond, tous deux endormis sous leurstentes respectives à la veille de la bataille de Bosworth. Le spectateurassiste au défilé des principales victimes de Richard : le prince Édouard(qui n’apparaît pas dans Richard III), Henri VI, Clarence, Rivers, Grey,Vaughan, Hastings, les deux princes assassinés dans la Tour, la reine Anne,Buckingham apparaissent sur scène. Tour à tour, ils maudissent Richard etbénissent Richmond – dont le personnage reçoit au passage l’onction del’au-delà. C’est une scène majeure qui marque les spectateurs et dans lequels’exprime le génie dramatique et poétique de Shakespeare ; la malédictionrépétée en une anaphore teintée d’allitération jetée sur Richard (alors qu’iln’y a pas d’anaphore dans les bénédictions adressées à Richmond) est entréedans la mémoire collective : “Despair and die !” – « désespèreet meurs ! »

Lesurnaturel est donc omniprésent dans Richard III. Sa présence s’expliquepar la conception élisabéthaine du monde, et par la nécessité de l’expressiond’un jugement divin sur les actions des hommes, surtout celles d’un horribleindividu comme Richard. 

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