Richard III

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Richard III, œuvre efficace au service d'une dynastie

En Angleterre, la querelle dynastique dite Guerre des deux roses a mis aux prises les maisons d’York et de Lancastre entre 1455 et 1487, de façon certes sporadique mais en provoquant une instabilité institutionnelle déplorable. Rien n’y manqua : meurtres, batailles, trahisons, rois déposés, promesses reniées émaillèrent le conflit. L’issue en fut scellée le 22 août 1485 sur le champ de bataille de Bosworth par la victoire de Henri Tudor, comte de Richmond, sur le roi Richard III, anti-héros de la pièce de Shakespeare. Les Lancastre l’emportèrent sur les Tudor, et il s’agissait pour Henri, devenu Henri VII, de consolider sa position par tous les moyens.

En effet, la contestation demeurait vive, et l’incertitude quant au sort des deux princes fils d’Édouard – les deux princes assassinés par Richard dans la pièce – présentait un risque : et si les deux princes réapparaissaient et faisaient valoir leurs droits ? Henri décida donc de prouver au pays que sa cause était juste et qu’il était le seul héritier valable de la couronne d’Angleterre. Pour cela, il fallait que son prédécesseur, Richard, fût considéré comme usurpateur et dangereux pour la vie du royaume. L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs, et Henri s’est employé à présenter son accession au trône comme légitime et voulue par Dieu. La dynastie des Tudors devait être consolidée.

C’est dans cet esprit que Richard III fut écrite. Certes, la dynastie Tudor était bien en place en 1592, incarnée par une souveraine remarquable et autoritaire, Elizabeth Ire, petite-fille d’Henri VII. Mais sa présence sur le trône était pourtant contestée : soupçonnée de bâtardise par certains, accusée d’hérésie par les catholiques, il fallait à la reine une main ferme pour gouverner un royaume agité par le doute. C’est pourquoi la tétralogie shakespearienne retraçant la Guerre des deux roses ne pouvait être autre chose qu’une ode à la dynastie Tudor et, indirectement, à sa représentante. Cela explique pourquoi il fallait que le représentant des adversaires des Tudor – en l’occurrence Richard de Gloucester – fût un être particulièrement odieux, puisqu’incarnation du camp des perdants, perfides adversaires des souverains Tudor.

Et Shakespeare n’épargne rien à Richard : en se basant sur la mémoire collective et sur les chroniques du temps, en particulier celles de Holinshed, il force le trait jusqu’à la caricature. Richard souffrait d’une scoliose ? Faisons-le bossu. Il boitait légèrement ? Qu’il claudique sur la scène, et ajoutons-lui un bras atrophié, pour faire bonne mesure. Il est soupçonné de certains assassinats ? Il faut les lui attribuer ! On ne sait ce que sont devenus les princes de la Tour ? Voyons, c’est un coup de l’infâme Richard ! En outre, n’oublions pas que le personnage de Richard de Gloucester apparaît dans les trois premières pièces de la tétralogie, et il y distille déjà son venin. Richard III est donc l’apogée du mal incarné. Évidemment, dans la pièce, sa venue sur le trône provoque le chaos et le spectateur de 1592 devait frémir en imaginant ce qu’il serait advenu du royaume sans l’arrivée de Richmond, futur Henri VII. Il est probable qu’un dramaturge médiocre aurait fait de Richard une simple caricature, un être seulement repoussant qu’on aurait été soulagé de voir disparaître, mais c’est compter sans le génie de Shakespeare. Son Richard est certes infâme, mais il est très intelligent, et charme ses ennemis comme le basilic charme ses victimes. Richard ne fait pas simplement horreur : on aime le détester, car il nous séduit, nous aussi. C’est ainsi que Richard devient une représentation universelle du tyran qui usurpe un trône en un temps où le pays est déstabilisé par une crise.

Le portrait de Richard peint par Shakespeare est si convaincant qu’il a remplacé l’image du vrai Richard dans l’imaginaire collectif. En effet, si l’on regarde objectivement la situation à la veille de la bataille de Bosworth, Richard est couronné, règne depuis deux ans – ce que ne montre pas la pièce – et a rendu la stabilité au royaume. Pourquoi ? Parce que ses prétentions au trône sont valables et parce qu’il est un bon administrateur. Il va perdre le trône et la vie au combat, courageusement, face à un adversaire dont les prétentions au trône sont moins solides que les siennes. En outre, le successeur de Richmond, son fils Henri VIII, va provoquer une crise religieuse sans égale dans l’Histoire d’Angleterre en provoquant le schisme anglican. Suivront des années d’instabilité politique et religieuse, jusqu’à l’arrivée sur le trône de la redoutable Élisabeth. Bref, la venue sur le trône de la dynastie des Tudor ne fut pas un âge d’or pour l’Angleterre, et cela, Shakespeare l’a fait oublier à des générations d’Anglais. Dans la mémoire collective, le vrai Richard a disparu au profit du Richard créé par Shakespeare, grâce au génie d’un dramaturge qui a su donner à un personnage une dimension universelle, renforcée par la puissance du verbe.

Ce n’est que depuis quelques décennies que l’on a reconsidéré l’image du roi Richard III ; c’est dire l’efficacité de la pièce de Shakespeare : on ne se posait même plus la question. Richard était un monstre, et voilà. À ce titre, on peut voir en Richard III une des œuvres de propagande les plus efficaces de la littérature. 

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