Richard III

par

Richard, duc de Gloucester puis roi Richard III

LeRichard de Shakespeare est sans aucun doute un des personnages les pluscélèbres du théâtre mondial. À lui seul, il incarne le méchant absolu,qu’aucune qualité humaine ne semble habiter, alliant le cynisme au mensonge, larouerie à la dissimulation, la traîtrise à la duplicité. Il le dit lui-même dèsla première scène du premier acte : « je suis déterminé à être unscélérat ». Comme si cette âme noire comme l’encre ne suffisait pas, ilest affligé d’un physique effrayant ; voici comment il se décrit :

« Moi qu’ellea envoyé avant le temps

dans le monde desvivants, difforme, inachevé,

tout au plus àmoitié fini,

tellement estropiéet contrefait

que les chiensaboient quand je m’arrête près d’eux ! »

“I, that amcurtail’d of this fair proportion,
Cheated of feature by dissembling nature,
Deformed, unfinish’d, sent before my time
Into this breathing world, scarce half made up,
And that so lamely and unfashionable
That dogs bark at me as I halt by them”

Oui,même les animaux comme les chiens rejettent Richard, dont le physique lerapproche de la bête, voire du démon.

Enfin,au cas où le spectateur n’aurait pas compris qu’il a affaire à un êtreparticulièrement vil, Richard prend la peine de lui expliquer les horreursqu’il va accomplir. Est-il possible de camper personnage de façon plus négativepour un dramaturge ? Et pourtant, Richard est un personnage fascinant, caril a deux qualités indéniables. La première, c’est le don de la parole, ladeuxième le courage physique. Évidemment, ces deux qualités sont mises auservice de mauvaises causes, mais il n’empêche qu’elles sont là, et que lespectateur est, comme nombre de personnages de cette pièce et des précédentes,séduit par Richard le Manipulateur. Il est bon de s’attarder plus longuementsur ce personnage presque unique dans les annales du théâtre.

Richard leManipulateur, donc, est un personnage que le spectateur aime voir à l’œuvre,tant son habileté est grande. Il est, dans son domaine, un artiste. Pourtant,ses ennemis le connaissent et ne se privent pas de parler de lui en des termesqui régalent encore aujourd’hui le spectateur : « horrible ministrede l’enfer » (“dreadful minister of hell”),« Hideux démon » (“foul devil”), « amas de noires difformités » (“lump of foul deformity”),« infection gangrenée de l’homme » (“defused infection of a man”)sont quelques exemples de ce que lui dit en face un seul personnage, Lady Anne,qu’il va pourtant séduire et épouser. Autre exemple, celui de la reineMarguerite, spécialiste en imprécations diverses, dont elle réserve les plusnoires à Richard :

« Avortonmarqué par le diable ! Pourceau dévorant !

Toi qui fusdésigné à ta naissance

pour êtrel’esclave de la nature et le fils de l’enfer !

Calomniedouloureuse de la grossesse de ta mère !

Progéniture abhorréedes reins de ton père !

Guenille del’honneur ! toi, exécrable… »

Thou elvish-mark’d, abortive, rooting hog!
Thou that wast seal’d in thy nativity
The slave of nature and the son of hell!
Thou slander of thy mother’s heavy womb!
Thou loathed issue of thy father’s loins!
Thou rag of honour! thou detested…

Sapropre mère, la duchesse d’York, maudit son ventre qui a porté Richard entermes non ambigus : « Sois maudite, Ô ma matrice, nid de mort qui acouvé pour le monde ce basilic dont le regard inévitable estmeurtrier ! » Pourtant, malgré cette évidente aversion, Richardséduit. En effet, il est intelligent, il a un sens politique aiguisé, il a unhumour certes mordant mais efficace. En outre, la pièce comporte de nombreuxapartés durant lesquels il prend le spectateur comme confident, expliquant cequ’il va faire, et à qui ; c’est pour Shakespeare une façon de rendre lasalle complice du criminel, et ce dès le tout début de la pièce. On détesteRichard, mais on admire le génie du mal au travail.

Richardrappelle un personnage traditionnel des mystères médiévaux, ces pièces que l’onjouait lors des marchés sur les places : le Vice. Ce personnagepersonnifie le Mal, c’est un agent du Diable. Il a coutume de s’adresserdirectement au public, qu’il rend témoin de ses actes et lui donne par là, enquelque sorte, un rôle de voyeur. Le Vice est irrémédiablement mauvais, etShakespeare a certainement basé le personnage de Richard sur le Vice.Cependant, il y a une différence majeure entre le Vice et Richard : lepremier n’a aucune profondeur psychologique, tandis que le second est un puitsde mystère obscur.

Richardest difforme : bossu, boiteux, il clopine sur la scène et se tienttoujours courbé. Évidemment, pour le public élisabéthain, un physique déforméest le reflet d’une âme déformée. Donc, Richard ne peut pas être bon. On peutse poser la question : est-il méchant parce que la nature l’a fait naîtremonstrueux ? C’est alors la question du libre arbitre qui se pose :Richard n’est-il pas condamné à faire le mal ? Pour le public de 1592, laréponse est ailleurs : Richard est monstrueux car son âme est monstrueuse.

Maisil est évident que si le personnage fascine encore aujourd’hui, c’est parce queShakespeare l’a teinté de certaines ambiguïtés. On l’a dit : le premiermonologue de Richard, qui ouvre la pièce, est capital. Citons à nouveau le ducde Gloucester : « je suis déterminé à être un scélérat ». Lapremière interprétation de cette phrase est simple : Richard a la fermeintention de se comporter en méchant. Mais le spectateur protestant(l’Angleterre de 1592 était protestante) un peu versé dans les Écriturespouvait y lire autre chose : selon Jean Calvin, penseur protestant, Dieudéterminait dès la naissance quel serait le destin des hommes. Si tel est lecas, la phrase de Richard prend un tout autre sens : il est destiné denaissance à être méchant. Quelle est la bonne lecture ? Le génie deShakespeare fait que les deux lectures sont valables, et que, selon que lespectateur choisit l’une ou l’autre, la pièce demeure cohérente.

Cependant,l’arme suprême de Richard, c’est le langage. Il parvient à convaincre n’importequi de n’importe quoi. Ainsi, il convainc Lady Anne de l’épouser, alors qu’il atué son mari et son beau-père ; la jeune femme, qui traitait Richardd’« horrible ministre de l’enfer » et qui au passage lui crache auvisage, le quitte en disant : « je suis bien joyeuse de vous voir sipénitent », après avoir accepté son anneau. Richard lui-même est étonné deson succès :

« Comment ! moi,qui ai tué son mari et son père,

la prendre ainsiau plus fort de son horreur,

quand elle a lamalédiction à la bouche, les pleurs dans les yeux,

et, près d’elle,le sanglant témoin à décharge de sa haine ;

avoir contre moiDieu, sa conscience, ce funèbre obstacle,

pour moi, commesoutiens de ma cause,

rien que le diableet d’hypocrites regards,

et néanmoins lagagner ! »

“What! I, thatkill’d her husband and his father,
To take her in her heart’s extremest hate,
With curses in her mouth, tears in her eyes,
The bleeding witness of her hatred by;
Having God, her conscience, and these bars
against me,
And I nothing to back my suit at all,
But the plain devil and dissembling looks,
And yet to win her, all the world to nothing!”

LadyAnne est-elle complètement stupide ? Non, elle est enchantée – au senspremier du terme – par le discours de Richard, comme le spectateur est enchantépar les vers de Shakespeare. Elle est fascinée par le regard du basilic qu’estRichard, reptile dont on disait le regard hypnotique. Enchantée ouensorcelée ? Telle est la question.

Toutau long de la pièce, l’art de Shakespeare est mis au service de Richard, quienjôle et cajole, pour mieux poignarder ensuite. Plus tard, Richard se met enscène entouré de deux évêques devant le Lord Maire de Londres et les citoyensde la Cité, et donne l’image d’un homme pieux plongé dans la prière et laméditation. Pourtant, tout le monde le connaît, et cependant, le procédéfonctionne. Mieux, il manipule au point qu’il fait en sorte que ce soit lemaire et les gens de sa suite – donc le peuple – qui lui demandent de ceindrela couronne royale : « Je me laisse pénétrer par vos tendressupplications, en dépit de ma conscience et de mon cœur », conclut Richardle Manipulateur. Dernier exploit du maître : il convainc la reine Élisabeth,femme d’Édouard IV (frère de Richard, mort au début de la pièce) de lui laisserépouser sa fille Élisabeth (nièce de Richard). Coup de maître, mais qu’il nepourra jouer jusqu’au bout.

Detrahison en trahison, d’assassinat en parjure, Richard parvient à ses fins, etle spectateur au bout de la pièce. Aussi indulgent que soit le regard que l’onpose sur Richard, on ne peut que considérer que rien ne rachète les fautes d’unindividu aussi vil. Le défilé de ses victimes mortes, dont les fantômesviennent le tourmenter la veille de la bataille de Bosworth, lève toute ambiguïté :« Désespère et meurs ! » (“Despair and die”). Etpourtant, en une scène et quelques vers à peine, Shakespeare jette une autrelumière sur Richard : le roi contrefait, parjure et malfaisant est unhomme courageux. Catesby décrit le roi dans la bataille :

« Le roi afait plus de prodiges qu’un homme :

il a tenu tête àtous les dangers !

Son cheval esttué, et lui, à pied, combat toujours,

cherchant Richmondà la gorge de la mort. »

“The king enacts more wonders than a man,
Daring an opposite to every danger:
His horse is slain, and all on foot he fights,
Seeking for Richmond in the throat of death.”

Suitalors le cri de Richard, qui se sait vaincu mais qui ne renonce pas, répliquecélèbre entre toutes dans l’œuvre de Shakespeare :

« Uncheval ! un cheval ! mon royaume pour un cheval ! »

Cen’est pas pour fuir, mais pour poursuivre le combat que Richard réclame unemonture. Sa colère explose au visage de Catesby, qui lui enjoint de prendre lafuite :

« Maraud !j’ai mis ma vie sur un coup de dé,

et je veux ensupporter la chance.

Je crois qu’il y asix Richmond sur le champ de bataille.

J’en ai tué cinqpour un aujourd’hui.

Un cheval ! uncheval ! mon royaume pour un cheval ! »

Slave, I have setmy life upon a cast,
And I will stand the hazard of the die:
I think there be six Richmonds in the field;
Five have I slain to-day instead of him.
A horse! a horse! my kingdom for a horse!

C’estla dernière réplique de Richard. Shakespeare aurait pu facilement ajouter lalâcheté aux innombrables défauts du personnage, mais cela n’était pas possible.D’abord, il fallait que Richmond, futur Henri VII, soit vainqueur d’unadversaire valeureux, car on ne tire nulle gloire d’une victoire sur unadversaire faible. Ensuite, le vrai Richard III a été effectivement valeureuxsur le champ de bataille, et la mémoire de ses faits d’armes était encore vive,entretenue pour la raison que l’on a expliquée plus haut. Enfin, c’est là lecoup de génie d’un dramaturge génial, qui a présenté au spectateur le plus vildes personnages et qui lui fait quitter la scène sur un coup d’éclat provoquantforcément l’admiration du public. Tout maléfique qu’il soit, on ne peut retirerson panache à Richard.

Richardest devenu une sorte de repère dans le monde de la méchanceté, mètre étalon dela vilenie. Il n’est plus un méchant qui ne semble plus ou moins inspiré parlui, que ce soit en littérature, au théâtre, au cinéma ou même à la télévision(à titre d’exemple, les scénaristes de la série House of Cards se sontdirectement inspirés du personnage de Richard pour créer leur méchantprotagoniste, Frank Underwood). Le portrait tracé par Shakespeare, à des finspropagandistes, rappelons-le, a remplacé longtemps la réalité historique.L’Histoire est écrite par les vainqueurs ; Henri VII a écrit l’Histoire,et il fallait que Richard soit un personnage vil. C’est classique, mais il estremarquable que, grâce au génie shakespearien, l’image noire de Richard aitperduré jusqu’à nos jours. Dans la réalité, Richard de Gloucester, dernier roiPlantagenêt de l’Histoire, ne fut sans doute ni pire ni meilleur que sescontemporains. En période troublée comme l’était la fin du XVesiècle en Angleterre, on n’accède pas au trône sans verser le sang. Mais rienne prouve que Richard ait fait assassiner son frère Clarence, rien n’indiquequ’il ait fait assassiner ses neveux à la Tour de Londres. Un regard objectifsur ses deux ans de règne montre qu’il fut sans doute un souverain efficace.Terminons cette étude du personnage par un détail révélateur : Richard futlongtemps un des deux seuls rois d’Angleterre dont on ignorât le lieu desépulture – c’est dire l’opprobre jetée sur le nom de ce roi. Des fouillesrécentes on révélé où il reposait : sous un parking, à Leicester, non loindu champ de bataille de Bosworth. L’étude du squelette a confirméqu’effectivement Richard souffrait d’une forte scoliose, et avait donc uneépaule plus haute que l’autre. Elle a aussi confirmé qu’il est mort au cœur dela bataille, en se battant à pied. Richard, quelque peu réhabilité par lascience et l’Histoire, repose aujourd’hui dans la cathédrale de Leicester. 

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