Une vie

par

Jeanne

Maupassant raconte la vie deJeanne, protagoniste du roman, entre dix-sept ans et quarante-deux ans. Entreces deux âges, Jeanne va connaître un mariage raté, des deuils, des déceptionset un ennui profond. Ce dernier aspect rappelle l’Emma Bovary de Flaubert, elleaussi enfermée, à cause de son mariage, dans une vie si ennuyeuse qu’elle mèneà la mélancolie et à l’adultère. Certains aspects de la vie de Jeanne, enparticulier ceux concernant sa lamentable vie conjugale, sont inspirés de lavie de la mère de Maupassant, Laure Le Poittevin, dont la vie fut en grandepartie gâchée par les frasques amoureuses de son mari, père de l’écrivain.Maupassant décrit, tout au long d’Une vie,la décadence progressive de Jeanne qui, vive jeune fille pleine d’espoirs et desanté, va devenir une femme vieillie avant l’âge, ayant perdu son goût de lavie et ses illusions.

Au début du roman, Jeanne estune délicieuse jeune fille : « Elle semblait un portrait de Véronèseavec ses cheveux d’un blond luisant qu’on aurait dit avoir déteint sur sachair, une chair d’aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet,d’une sorte de velours pâle qu’on apercevait un peu quand le soleil lacaressait. […] Elle était grande, mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Savoix nette semblait parfois trop aiguë ; mais son rire franc jetait de lajoie autour d’elle. » Remarquons que Maupassant utilise trois sens – lavue, le toucher, l’ouïe – pour décrire la protagoniste de son roman.

Fille unique du baron desVauds, Jeanne a passé son adolescence à la pension du Sacré-Cœur, à Rouen, dontelle est sortie ignorante des choses de la vie et des réalités du monde. Elle aété élevée comme une fille de sa classe sociale, une aristocrate de province, àceci près que son père lui a transmis un grand amour de la nature. Jeanne estune enfant qui n’aime pas les villes et ne se se plaît qu’à la campagne. Sonhumeur est toujours liée au milieu naturel qui l’entoure. Elle éprouve« une joie délirante, un attendrissement infini devant la splendeur deschoses » qui la poussent aux larmes et à une exaltation qui touche aumystique. Quand, de retour dans la maison familiale des Peuples, près d’Yport,elle voit le soleil se lever, c’est à l’aurore de sa vie qu’elle assiste, auseuil d’une journée et d’une vie riches de promesses de bonheur. La jeune femmea « une âme virginale et nourrie de rêves ». Sa confrontation avec lacruauté du monde n’en sera que plus pénible.

Jeanne n’attend qu’unechose : l’amour. Elle rêve d’aimer et d’être aimée. Elle se sent prêtepour l’amour de toute la force de sa naïveté et de ses illusions. Quand lajeune fille qu’elle est songe à l’homme qu’elle épousera, elle sait« seulement qu’elle l’adorerait de toute son âme et qu’il la chérirait detoute sa force […] tellement unis qu’ils pénétreraient aisément, par la seulepuissance de leur tendresse, jusqu’à leurs plus secrètes pensées ». C’estlà une vision idéale comme en ont nombre de jeunes gens. Son attente esttellement grande, sa certitude de trouver l’amour si solide, qu’elle en a perdutout sens critique et se laisse séduire, littéralement, par la cour habile dupremier venu. Si un être moins vil que Julien de Lamarre s’était présenté auxPeuples, la vie de Jeanne aurait pu être bien plus heureuse. Abusée par lesbelles manières du fourbe Julien, aveuglée par sa propre ignorance, elle épousele jeune homme trois mois à peine après l’avoir rencontré.

Elle ne tarde pas à percevoirdes signes qui indiquent que Julien n’est pas l’être idéal qu’elle a crurencontrer. Mais par-dessus tout, sa rencontre avec l’amour physique est unchoc. Elle ressent un désir que son ignorance des choses l’empêched’identifier, et qu’un partenaire doux et tendre lui aurait permis de fairefleurir. Malheureusement, Julien est un égoïste qui ne pense qu’à son propreplaisir, et la nuit de noces, ainsi que celles qui suivent, ressemblent plus àun viol qu’à une nuit d’amour. Pourtant, au cours de leur lune de miel, elledécouvre le plaisir charnel au val d’Ota, en Corse, au cœur de la nature, carpour la première fois l’acte sexuel n’a pas été une prise brutale par l’hommemais un échange. Le bonheur qu’elle en éprouve ne dure, hélas, pas même letemps de la lune de miel. Les quelques semaines passées en tête à tête avec sonépoux passent comme un rêve, et au retour du voyage de noces, « il luisemblait qu’elle venait d’accomplir le tour du bonheur ». La pauvrette nese trompe pas. Après le soleil méditerranéen, elle retrouve la pluie normande.« Alors, elle s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamaisrien à faire. » Et le défilé monotone des jours commence. Elle s’installedans une routine de gestes mille fois répétés, entourée de ses parents qu’elleadore et encombrée d’un mari devenu indifférent et même désagréable. Sa vies’enkyste dans l’ennui : « L’habitude mettait sur sa vie une couchede résignation pareille au revêtement de calcaire que certaines eaux déposentsur les objets. »

En outre, Jeanne va faire laterrible découverte de l’infidélité de Julien, qui a mise enceinte Rosalie,domestique de la maison et sœur de lait de Jeanne. Le déchirement est terrible,et les illusions de Jeanne s’envolent à jamais. Mais sa propre maternité vabouleverser l’ordre des choses. Les tristes transports amoureux que Julien luioffre plantent la graine d’un enfant, et Jeanne, au terme de l’accouchement, setrouve « délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l’avaitjamais été. » Le petit Paul, qu’elle surnomme Poulet, va devenir son dieuet donner un sens à sa vie. Ses pensées ne se tournent plus que vers son garçonqu’elle élève avec son père, sa mère et sa tante Lison, et qui devient sa seulesource de réconfort. Car parallèlement, la vie continue et n’épargne pasJeanne. Elle perd sa mère adorée, et découvre à cette occasion que celle-ci,symbole pour Jeanne du bonheur conjugal tranquille, a eu une liaison, il y abien longtemps, avec un homme. C’est encore une illusion qui s’envole :« Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu’elle avait découvert.[…] Sa dernière confiance était tombée avec sa dernière croyance. » Enoutre, Julien la trompe à nouveau, avec Gilberte de Fourville que Jeannecroyait son amie. Malgré cela, elle parvient à manœuvrer son mari et Jeannetombe à nouveau enceinte. Mais un nouveau drame éclate : Jeanne perd lebébé le jour où Julien et Gilberte sont tués par le comte de Fourville, mari deGilberte, fou de jalousie.

Jeanne s’enferme alors dans sabulle familiale, se consacrant entièrement à son fils Paul, entre son père lebaron et sa tante Lison. Elle ne trouve aucun réconfort auprès de la religioncar l’abbé Picot, brave curé qu’elle consultait parfois, a été remplacé parl’abbé Tolbiac, un fanatique intolérant qui va jusqu’à l’accuser d’êtreresponsable de l’infidélité de Julien. Elle se résout à laisser Paul partir aucollège à Rouen, subit un affreux déchirement quand son fils l’abandonne, puisla ruine quand il la soumet à d’incessantes demandes d’argent qu’elle ne saitpas refuser. À trente-sept ans, usée par ses chagrins et l’inquiétude dévorantequ’elle éprouve pour son fils, Jeanne est devenue une vieille femme :« Son père paraissait son frère et tante Lison, qui ne vieillissait point,restée fanée dès son âge de vingt-cinq ans, avait l’air d’une sœuraînée. » Quand son père, puis tante Lison meurent, elle se retrouveraitirrémédiablement seule si Rosalie, la domestique séduite par Julien, nerevenait auprès d’elle, vingt-quatre ans après avoir été chassée. La bravefemme est dévouée et prend la marche de la maison en main. Jeanne est poussée àvendre la propriété des Peuples et déménage pour une petite maison dans unhameau voisin. Elle semble arrivée au soir de sa vie. Elle a quitté lepensionnat à dix-sept ans, vingt-cinq ans ont passé. Elle a donc quarante-deuxans ans, et le corps d’une veille femme. Sa vie lui semble une suite d’échecs,l’amour, sur lequel elle comptait bâtir sa vie, l’a trompée, particulièrementce qu’elle nomme « les sales pratiques de l’amour charnel ». Enoutre, elle éprouve une terrible jalousie car son Paul, qu’elle couve d’unamour dévorant, a une maîtresse. Elle hait viscéralement cette femme, sans la connaître,et un jour où son fils, acculé à demander de l’aide, lui écrit enfin, elleapprend que cette femme va mourir en donnant naissance à un enfant, et unbonheur de fiel envahit son cœur : « Une joie profonde et inavouableinondait son cœur, une joie perfide qu’elle voulait cacher à tout prix[…] : la maîtresse de son fils allait mourir. » Paul doit confier safille nouvelle-née à sa mère, et l’arrivée de ce bébé, qui clôt le roman,semble marquer pour Jeanne un renouveau. Au contact de cet enfant, « unetiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses jambes,pénétra sa chair […]. Alors une émotion infinie l’envahit. » La vie deJeanne lui réserve peut-être un ultime bonheur.

Comme son maître l’avait faitdans Madame Bovary, Maupassant créeavec Jeanne un personnage de femme qui semble incapable de jamais devenirmaîtresse de son destin. Jeanne est née dans un milieu favorisé, elle a desparents aimants et jouit d’un physique charmant. Malgré ses avantages, ellemanque son départ dans la vie à cause d’un mariage décidé sur un coup de têteet qui l’enferme dans une prison conjugale. Au soir de ses jours, Jeanne tireun bilan navré de sa vie manquée : « C’est moi qui n’ai pas eu dechance dans la vie. » C’est Rosalie, domestique élevée au même sein, séduiteet abandonnée par Julien, qui toute sa vie a travaillé dur, qui présente àJeanne, et au lecteur, une perspective différente : « Qu’est-ce-quevous diriez donc s’il vous fallait travailler pour avoir du pain ! […] Ily en a bien qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elle deviennenttrop vieilles, elles meurent de misère. » Maupassant, par la voix deRosalie, rappelle à tous que Jeanne est, sur le plan matériel, une privilégiée.Et l’implicite du roman semble indiquer que le personnage qui pourrait avoirune stature d’héroïne n’est pas la protagoniste, mais peut-être la bravedomestique que la vie n’a pas épargnée, mais qui a su avancer et tirer unmeilleur parti d’une existence autrement difficile.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Jeanne >