Une vie

par

La condition de la femme dans le mariage

Maupassanta, toute sa vie, entretenu de tumultueuses relations avec les femmes. Homme àla sensualité débridée, surnommé « le taureau normand » par lesfrères Goncourt, il a non pas voleté mais couru de femme en femme toute sa vie.Il les a toutes aimées, quels que furent leur nom ou leur classe sociale. Ilincarne, à bien des égards, l’antithèse du féminisme, puisqu’il a théorisé àplusieurs reprises dans son œuvre la supériorité de l’homme sur la femme.Cependant, il n’en a pas moins décrit sans fard les dures conditions danslesquelles vivaient les femmes de son temps, y compris les aristocrates et lesbourgeoises. Le personnage de Jeanne est en partie inspiré de celui de la mèrede Maupassant, Laure le Poittevin. Celle-ci fut victime d’un mariage malheureux :soumise à la loi d’un mari infidèle et violent, elle ne trouva le salut quedans la séparation de corps d’avec son mari, père de l’écrivain. Guy deMaupassant n’a jamais oublié les humiliations subies par une mère qu’iladorait. Enfermée dans un mariage sans amour et qui ne lui accordait aucundroit, Laure le Poittevin ne trouva le salut que dans la fuite. AussiMaupassant, qui a décrit dans son œuvre nombre de bourgeoises ou d’aristocratesindépendantes, pose la question : « Pourquoi tomber si vite dans lemariage comme un trou ouvert sous vos pas ? »

Soumisepar la loi à son père, Jeanne passe d’une tutelle à l’autre quand elle semarie. « N’oublie point ceci, que tu appartiens tout entière à tonmari », déclare le baron de Vauds. Comme toutes les filles de sa classe,Jeanne a été élevée dans l’ignorance absolue des choses de la chair. C’estpourquoi les minutes qui précèdent la nuit de noce sont cruciales dans sa vie.Ce qui est censé être un moment de bonheur prend des allures de dramefamilial : le baron prend sa fille à part pour lui annoncer une espèce decatastrophe – en l’occurrence sa nuit de noces –, la baronne pleure sur lapoitrine de son gendre, Jeanne est angoissée, et n’a aucune idée de ce quil’attend, car on l’a gardée ignorante des choses de la chair. Elle craint lepire, elle n’a pas tort. Elle aime Julien d’un amour éthéré, aussi la rencontreavec cet homme qui se change en animal velu est un traumatisme : ilcommence par couvrir son cou de baisers « voraces ». Puis elle ressentses caresses comme « un attouchement brutal ». Ensuite, ses baisersdeviennent « mordants », « fous ». Julien saisit Jeanne« rageusement » puis la possède « violemment ». L’amourphysique entre époux est un devoir pour la femme. Il n’est pas question deplaisir pour elle, et l’acte de chair prend dans le roman l’apparence de cequ’il est pour Jeanne : un viol. Jusqu’à la miraculeuse et brève périodedu voyage de noces, l’amour physique est pour Jeanne « quelque chose debestial, de dégradant, une saleté enfin. » Jeanne, comme toute épouse dutemps, devra subir ce viol : c’est, pour le mari, « un droitabsolu ».

Plustard, quand l’infidélité de Julien éclate au grand jour – et de quellemanière : il a fait un enfant à Rosalie ! – Jeanne croit naïvementque son bon droit va être reconnu, et que le méchant de l’histoire va êtrechassé de la maison. Hélas, il n’en est rien. Là encore, le droit du mari estabsolu, et ses propres parents et même l’abbé Picot vont pousser Jeanne àpardonner, au moins en apparence. La raison en est simple : il était admisque les femmes fussent des proies pour les hommes. Même le baron des Vauds,brave homme et bon père, a usé et abusé de ce droit, sous le regard complaisantde son épouse : « C’est vrai, parbleu, qu’il en avait fait autant, etsouvent encore, toutes les fois qu’il avait pu ; et il n’avait pasrespecté non plus le toit conjugal ; et, quand elles étaient jolies, iln’avait jamais hésité devant les servantes de sa femme ! » Pour sapart, la baronne ne semble pas lui en avoir tenu rigueur, tant cette attitudeétait admise : « Et la baronne […] eut sur les lèvres une ombre desourire au souvenir des fredaines de son mari, car elle était de cette racesentimentale vite attendrie, et bienveillante, pour qui les aventures d’amourfont partie de l’existence. » Mais il n’en va pas de même pour Jeanne, quivoit le monde qu’elle s’était construit s’effondrer au bout d’à peine six mois.

Jeannen’est pas au bout de son calvaire conjugal. Quand la liaison entre Julien etGilberte de Fourville devient de notoriété publique, c’est elle, l’épousebafouée, qui se retrouve en position d’accusée. La femme, et donc l’épouse, estcoupable, même quand elle est victime. Quand l’abbé Tolbiac dénonce à Jeannel’adultère de son mari, il la somme de quitter le foyer. Jeanne lui expliquequ’elle n’a pas d’argent en propre, et a fureur de l’ecclésiastique s’abat surelle : « C’est la lâcheté qui vous conseille, madame […]. Vous êtesindigne de la miséricorde de Dieu ! […] C’est à vous qu’il appartient derompre cette liaison. » Sa conclusion laisse pantois : « dansvotre crime, vous êtes plus coupable qu’eux. »

Ilfallait que la femme fût très forte pour vivre dans un tel contexte social sanssombrer dans la mélancolie. On pourrait comparer la femme mariée telle que ladécrit Maupassant à un animal, une belle jument, par exemple, que le mari seserait procurée. Il ne lui doit rien, elle lui doit tout, en particulierobéissance. Maupassant, on l’a lu plus haut, n’a rien d’un féministe, maisc’est un écrivain réaliste, et la description de la vie conjugale de Jeanneillustre parfaitement ce mouvement littéraire. Maupassant n’a pas écrit uneœuvre militante, il a simplement décrit ce qui était.

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