Une vie

par

Julien de Lamare

Lapremière description que Maupassant donne du vicomte de Lamarre est sansappel : le lecteur va rencontrer un personnage détestable : « Ilpossédait une de ces figures heureuses dont rêvent les femmes et qui sontdésagréables à tous les hommes. Ses cheveux noirs et frisés ombraient son frontlisse et brun ; et deux grands sourcils réguliers comme s’ils eussent étéartificiels rendaient profonds et tendres ses yeux sombres dont le blancsemblait un peu teinté de bleu. » Maupassant brosse en quelques traits leportrait de ce beau visage et de cette âme vile dont le regard n’est profondque par un artifice de la nature – des sourcils trop réguliers pour être vrais,et qui le sont, pourtant. Julien est un prédateur, un séducteur sans âme dontle visage est un piège tendu à la femme, sa proie. Cette figure « désagréabl[e]à tous les hommes » est l’idéal dont rêvent les femmes. Quand le naïf abbéPicot le présente à la famille de Jeanne, Julien voit immédiatement quel partiil peut tirer de la situation : Jeanne est jeune, jolie, fille unique,issue d’une famille à l’aristocratie irréprochable, riche de biens qu’ellehéritera de ses parents. Un mariage pareil est une aubaine pour lui, jeunearistocrate désargenté.

Àpeine dans la place, c’est-à-dire aux Peuples, Julien se livre à une courhabile : il séduit d’abord Petite Mère, qu’il accompagne lors de son« exercice », il s’arrange pour ne pas déplaire au père, et reste surune réserve prudente en présence de Jeanne, dont il approuve les discours surla tendresse du monde et la beauté des choses, alors que sa nature de prédateursans scrupule est aux antipodes de la bonté naturelle de Jeanne. En outre, iluse d’une arme redoutable dont il connaît l’efficacité : son regard quel’on croit profond. Pourtant, dès le jour de son arrivée aux Peuples, il entameune liaison avec la domestique Rosalie, proie facile pour ce prédateur.L’affaire est rondement menée, et Julien épouse Jeanne à peine trois mois aprèslui avoir été présentée.

C’estlors de la nuit de noces que le lecteur et Jeanne découvrent la vulgarité et labrutalité de l’horrible individu. Il ne fait preuve ni de tendresse ni deromantisme : cet homme qui se promène devant sa jeune épousée enchaussettes et caleçon veut seulement qu’elle devienne « sa petitefemme ». Il fait fi de la pudeur et des craintes de sa virginale épouse,et la déflore sans tendresse : cet acte est tout bonnement un violconjugal. Puis Jeanne et le lecteur découvrent un autre trait négatif deJulien : il est avare. Très vite, il s’ennuie auprès de son épouse, et lepartage de l’amour physique au val d’Ota sera une brève éclaircie dans cettevie conjugale nuageuse et grise. Au retour du voyage de noces, Julien est« comme un acteur qui finit son rôle et reprend sa figureordinaire. » Il cesse de prendre soin de son apparence et cède à des manièresbrutales.

Contrairementà Jeanne et aux parents de celle-ci, il est obsédé par le paraître social. Ilfait peindre ses armoiries sur la voiture familiale, il fréquente la noblesselocale et aux funérailles de la baronne, il a ce mot horrible :« Toute la noblesse est venue. Ce sera très bien. » À ces nombreuxdéfauts, Julien ajoute celui d’être violent. Un jour, pour passer sa colère, ilse déchaîne sur Marius, le petit vacher dont il a fait un cocher, et le frappeà coups redoublés jusqu’à l’intervention du baron. Quand Rosalie accouche deson enfant et que la culpabilité de Julien apparaît au grand jour, il nie,n’affiche aucun remords, ne songe qu’à chasser « cette fille » de lamaison, et n’éprouve pas une once de tendresse pour son fils illégitime. À la naissancedu fils de Jeanne, cette nouvelle paternité ne le rend pas heureux, et Julienest jaloux de la place que prend Paul dans la maison et dans le cœur de safemme : « Est-elle assommante avec son mioche ! »,grommelle-t-il. Cependant, il retrouve son élégance quand il s’agit de séduirela comtesse de Fourville. Jeanne et le lecteur le voient déployer ses charmescomme un paon fait la roue. Il entame une liaison avec la comtesse, aux yeux detout le pays. Cette liaison finira dans un drame : Julien et sa maîtressesont tués par le comte de Fourville, fou de jalousie. Il est enterré dansl’indifférence générale et n’est regretté de personne.

Julienest un personnage totalement négatif. Maupassant ne lui accorde aucune qualitéqui le hausserait aux yeux du lecteur. Il incarne ce qu’un homme peut avoir deplus bas : la malhonnêteté, l’amoralité, la brutalité. On pourrait voir enJulien l’incarnation de certains travers de Maupassant lui-même, dont laconduite envers les femmes fut loin d’être exemplaire. Pourtant, le jugementque laisse apparaître Une vie estsans appel : Julien est un personnage que rien ne peut racheter, car iln’a aucun aspect positif.

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