Une vie

par

Le réalisme dans Une Vie

Leréalisme en littérature tend à représenter la réalité du monde, sans y apporterni interprétation personnelle ni artifice sentimental. Maupassant, à la suitede son maître Flaubert, est un des maîtres du réalisme en France. Une vie est un excellent exemple del’art réaliste selon Maupassant. Le roman décrit ce qui est, et il appartientau lecteur de percevoir derrière la description factuelle le message quel’écrivain entend transmettre.

Lespersonnages populaires que Maupassant décrit sont issus du réel, et leurportrait pourrait prendre place dans un ouvrage sociologique, voireanthropologique, sur la population normande au XIXe siècle. Ainsi, le pèreLastique, marin d’Yport qui promène la famille du baron dans sa barque, n’arien d’un matelot d’opérette : il est alcoolique, comme en témoignent sonnez – son « pif enluminé » – et la bouteille qu’il dissimule sous sonbanc. Il serre entre ses dents un « moignon de pipe qui semblaitinextinguible », et crache de temps à autre « un long jet de salivebrune ». Il vit à Yport, dont Maupassant donne une description précise, oùles sens du lecteur sont largement sollicités, et devant lui défile les« femmes qui raccommodaient des hardes, assises sur le seuil de leursdemeures », la « rue inclinée avec un ruisseau dans le milieu »,« les filets bruns, où restaient de place en place des écailles luisantespareilles à des piécettes d’argent [qui] séchaient contre les portes destaudis », il sent les « tas de débris traînant devant lesportes » et leur « odeur forte de saumure », et aussi les« senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pièce ».

Leréalisme peut parfois engendrer le comique, comme en témoigne la description decertains participants à la cérémonie de baptême de la Jeanne, bateau offert parPetit Père à sa file : « les trois vieux chantres, crasseux dans leurblanche vêture, le menton poileux, l’air grave, l’œil sur le livre deplain-chant, détonnaient à pleine gueule dans la claire matinée. » Lelecteur ne trouvera aucune tendresse dans la façon dont Maupassant décrit lesgens du peuple, par exemple lors de la fête qui suit le mariage de Jeanne etJulien : « Rustres et rustaudes sautaient en rond en hurlant un airde danse sauvage ». Enfin, le comique peut virer à la peinture cruelle depaysans matois et avares, comme l’œuvre de Maupassant en compte tant, ainsi quele montre la scène où des paysans veulent ramener en leurs demeures les corpsdisloqués de Gilberte et Julien : ce n’est pas la charité qui les anime,mais l’appât du gain : « Plus qu’ça vaudra, plus qu’ça sera cher. »Notons au passage l’utilisation par Maupassant d’une transcription du langagevernaculaire utilisé par les paysans normands, procédé qui renforce le réalismede la scène. C’est également ainsi que Maupassant transcrit les paroles deLecoq, qui veut épouser Rosalie : « Si c’est c’que dit m’sieul’curé, j’la prends ; mais si c’est c’que dit m’sieu Julien, j’la prendspoint. » Cette transcription accentue la véracité des paysans queMaupassant décrit.

Commetoujours dans l’œuvre de Maupassant, le milieu naturel tient une place centraledans la narration. Le romancier décrit la nature de façon réaliste et la lieintimement à l’état de l’âme des protagonistes. À travers la descriptionréaliste, le lecteur perçoit le message implicite que Maupassant entend donner.Ainsi Maupassant, homme sensuel qui n’a jamais fait mystère de son amour de lachair, utilise sa sensibilité d’écrivain pour évoquer, de façon poétique etardente à la fois, la sensualité naissante de Jeanne, par exemple lorsque lejeune couple contemple un coucher de soleil sur la mer : « tandisque, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la mer, fiancéemonstrueuse, attendait l’amant de feu qui descendait vers elle. Il précipitaitsa chute, empourpré comme par le désir de leur embrassement. Il lajoignit : et peu à peu, elle le dévora. » Le lecteur notera laprésence d’un thème récurrent chez Maupassant, celui de la femme qui domine,détruit, dévore l’homme. Cette obsession de l’écrivain que démentent à la foisla réalité de sa vie, où il se comporta en prédateur plutôt qu’en proie, et laréalité sociale du temps, est omniprésente dans son œuvre. Cela dit, les motsqu’utilise Maupassant sont sans ambiguïté : la mer-amante cambre sonventre, le soleil-mâle a les joues empourprées par le désir, et la mer-amantereçoit en elle le soleil-mâle.

Plustard, pendant le voyage de noces du jeune couple, la description du paysagesauvage et magnifique que livre Maupassant reflète le tumulte heureux et fécondqui agite l’âme de Jeanne. En Corse, le paysage devient un être vivant, comme« le maquis, l’impénétrable maquis, formé de chênes verts, de genévriers,d’arbousiers, de lentisques, d’alaternes, de bruyères, de lauriers-tins, demyrtes et de buis que relient entre eux, les mêlant comme des chevelures, desclématites enlaçantes, des fougères monstrueuses, des chèvrefeuilles, descystes [sic], des romarins, des lavandes, des ronces, jetant sur le dos desmonts une inextricable toison. » Plus loin, le fantastique s’invite dansle réalisme de la description quand Maupassant décrit la « vraie forêt degranit » que croise le jeune couple : « ces surprenants rocherssemblaient des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, desmoines en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un peuplemonstrueux, une ménagerie de cauchemar pétrifiée par le vouloir de quelque Dieuextravagant. » Ces descriptions quittent le réalisme strict et invitent lelecteur à voir à travers le regard que porte Maupassant ce que recèle l’âme de laprotagoniste, ici une exaltation qui attise son imagination et la pousse àanimer les choses non humaines, voire inertes.

Larencontre du réalisme et de la nature permet à Maupassant de filer encorequelques délicates métaphores, comme lorsque Jeanne et le lecteur découvrentl’adultère de Julien et Gilberte de Fourville : « deux petitsoiseaux, sans la voir, s’abattirent dans l’herbe tout près d’elle, l’un deuxs’agitait, sautillait autour de l’autre, les ailes soulevées et vibrantes,saluant de la tête et pépiant : et tout à coup ils s’accouplèrent. »Enfin, quand Jeanne, vieillie, quitte les Peuples pour toujours, elle jette undernier regard sur la mer qui fut sa voisine pendant un quart de siècle, et letableau réaliste que brosse Maupassant est à l’unisson de l’âme en peine deJeanne : « un ciel bas et gris semblait peser sur le monde : lesflots tristes et jaunâtres s’étendaient à perte de vue. Elle resta longtempsdebout sur la falaise, roulant en sa tête des pensées torturantes. » C’estun réalisme poétique et tendant parfois au lyrisme que Maupassant offre aulecteur dans Une vie. L’écrivainmaîtrise parfaitement son art et use de l’outil qu’il a choisi avec un art sansdéfaut. Ce faisant, il produit un excellent exemple de littérature réaliste.

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