Une vie

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La religion catholique dans Une Vie

Maupassantne portait pas la religion catholique dans son cœur. Son œuvre abonde enpersonnages confits en religion, dont aucun n’attire la sympathie du lecteur.Qu’on ne se méprenne pas : Maupassant ne règle pas de comptes avec Dieu,Jésus ou les Évangiles : sa cible est l’Église catholique et à traverselle la bourgeoisie tranquille à la bêtise triomphante. L’écrivain n’a de cessede dénoncer l’hypocrisie de ces bourgeois qui affichent une morale de façade etqui, dans le secret de leur cœur, ne respectent en rien l’esprit des Évangiles.De même, Maupassant décrit à plusieurs reprises des personnages ecclésiastiquesonctueux ou austères qui cachent en eux une absolue sécheresse de cœur. Unexemple fameux de ce dernier type de personnage est celui des passagères de ladiligence dans Boule de Suif, deuxreligieuses qui acceptent volontiers le sacrifice de la protagoniste,prostituée au grand cœur, puis qui la rejettent au nom de leur morale. Une Vie voit s’opposer deuxecclésiastiques, deux curés que tout oppose, au point que le lecteur peutparfois se demander s’ils sont ministres de la même religion.

AuXIXe siècle, la religion catholique était dominante. Toutes les classessociales subissaient, plus ou moins, son influence. Celle-ci étaitparticulièrement forte dans les milieux aristocratiques, bourgeois etruraux ; la parole du prêtre y avait force de loi. C’est précisément dansces trois milieux que se déroule l’intrigue du roman de Maupassant. Deuxprêtres, donc, exercent leur ministère. Le premier que Jeanne et le lecteurrencontrent est l’abbé Picot, gros bonhomme à la transpiration facile, auxplaisanteries peu fines, à la soutane tachée par les bons morceaux qu’ilaffectionne, mais au cœur bon. Il accompagne ses ouailles avec humanité, sansjamais brusquer les choses ; il est ouvert à la différence, comme entémoignent ses échanges avec le baron des Vauds, qui s’affiche comme détaché del’Église catholique. Il admet, sans plaisir mais avec pragmatisme, que lesfilles de sa paroisse fassent « pèlerinage à Notre-Dame du Gros Ventre »avant le mariage, c’est-à-dire qu’elles fassent acte de chair avant d’êtremariées, ce qu’interdit formellement l’Église catholique. À travers lui,Maupassant offre au lecteur une image bonhomme d’une religion pragmatique,attachée au dogme mais sachant faire la part du feu devant la nature humaine.Il est tolérant et affiche une bonhomie fort éloignée de l’idéal cistercien.

Sonsuccesseur, l’abbé Tolbiac, est tout le contraire. Maupassant n’a pas choisi cepatronyme au hasard : la bataille de Tolbiac marque traditionnellement ladate de la conversion de Clovis, roi des Francs, au christianisme et donc de lasoumission de la France à l’Église catholique. Tout est sec chez l’abbéTolbiac : son corps maigre, son cœur sans bonté, son âme noire. Il n’estpas question pour lui de s’adapter aux circonstances comme le faisait l’abbéPicot, et il entend mener le pays selon les strictes lois de l’Église. Sonennemi, c’est l’esprit du mal, qui s’incarne dans tout ce qui touche au corpset à ses désirs – même la malheureuse chienne Mirza qu’il massacre à coups detalon – et dans tout ce qui touche à la liberté de penser. Sa dureté ne faitqu’éloigner les fidèles de son église.

Maupassantsymbolise l’opposition entre les deux conceptions de la religion par un détailsimple : la différence entre les soutanes des deux abbés. Celle de l’abbéPicot est neuve mais tâchée ; celle de l’abbé Tolbiac usée, mais sanstache. Le lecteur peut donc considérer d’un côté une religion certes imparfaitemais attachée au monde par la prise en compte du péché, représenté par lestaches, et d’un autre côté une religion austère dont l’idéal est l’immaculé, cequi est inhumain. L’opposition entre d’une part une religion pétrie debienveillance et d’autre part une religion sèche de cœur qui s’attachedavantage à la lettre des Écritures qu’à l’esprit est exposée par Maupassant àl’occasion de la scène entre Jeanne et la marquise de Coutelier, cheffereconnue des aristocrates de la région. Paul, adolescent, n’a pas fait sacommunion, à cause du refus de l’abbé Tolbiac — lacune qui provoque laréprobation générale et la famille de Jeanne s’en trouve mise au ban. Lamarquise l’explique à Jeanne : « La société se divise en deuxclasses : ceux qui croient en Dieu et ceux qui n’y croient pas. Les uns,même les plus humbles, sont nos amis, nos égaux ; les autres ne sont rienpour nous. » « Ne peut-on croire en Dieu sans fréquenter leséglises ? » demande Jeanne. « Dieu est partout, madame. Quant àmoi, qui crois, du fond du cœur, à sa bonté, je ne le sens plus présent quandcertains prêtres se trouvent entre lui et moi. » Mais pour la rigidemarquise, incarnation de la société bien-pensante que Maupassant abhorre, ladiscussion est inutile : « Le prêtre porte le drapeau de l’Église, madame ;quiconque ne suit pas le drapeau est contre lui et contre nous. »

Defait, l’Église qu’incarnent la marquise et l’abbé Tolbiac n’apporte nulréconfort à Jeanne. Quand, accablée par le chagrin, Jeanne implore l’aide del’abbé Tolbiac, ce dernier ne fait jamais preuve de charité. Pire, il n’a decesse d’attaquer, dans ses prêches à la messe, la figure du baron qui incarnece qu’il exècre : la libre pensée. Il aura le geste cruel de refuser quele baron soit enterré chrétiennement, en un ultime geste d’opprobre public.Mais Maupassant a le dernier mot, en offrant au lecteur une dernière vision del’abbé Tolbiac, couvert de boue, humilié, tandis que Rosalie, porte-parole del’écrivain, murmure furieusement ente ses dents serrées : « Manant,manant ! » L’autre porte-parole de Maupassant en cette affaire, lebaron, exprime l’opinion de l’écrivain sur la religion catholique telle que sonmilieu la pratiquait, toute pétrie d’hypocrisie : il est « hérissédevant la conception catholique d’un Dieu à intentions bourgeoises, à colèresjésuitiques, et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui rapetissait laconception entrevue. » Sans être un prêcheur, Maupassant, par la voix dubaron, admet qu’il existe quelque chose dont la grandeur dépasse l’homme.L’Église qu’incarne l’abbé Picot permet au croyant d’aller au-devant de cettegrandeur. En revanche, celle qu’incarne l’abbé Tolbiac éloigne l’homme de cettegrandeur entrevue en l’enfermant dans un le carcan des conventions sociales.

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