Voix Endormies

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Dulce Chacon

Dulce Chacón est une écrivaine espagnole née à Zafra
en Espagne (province de Badajoz) en 1954 dans une famille riche et
conservatrice. Son père lui transmet sa passion de la littérature, à elle et à
sa sœur jumelle, Inma, qui deviendra aussi écrivaine, en lisant régulièrement à
sa famille de la poésie. À la mort de leur père alors qu’elles ont onze ans,
les fillettes vont étudier dans un pensionnat de Madrid. La vocation littéraire
de la jeune Dulce s’affirme alors à travers l’échappatoire que lui offre la
poésie qu’elle écrit. L’inspiration des poètes qu’elle lit à cette
période : Rilke, le Péruvien César Vallero (1892-1939), l’Espagnol
contemporain José Ángel Valente ou encore Celan se retrouvera dans sa propre
poésie. Ses travaux littéraires subiront un peu plus tard l’influence de l’Espagnol
Félix Grande (1937-2014) pour la poésie, et ses récits celle des Espagnols Julio
Llamazares (1955), Luis Landero (1948-) et du Portugais José Saramago
(1922-2010). Dulce Chacón se liera même intimement avec ces deux derniers, et
avec la femme de Saramago.

 

Malgré sa vocation précoce, Dulce Chacón ne
publie qu’en 1992 son premier
recueil de poésie, Querrán
ponerle nombre
, qui sera suivi par Las palabras de la piedra (« Paroles
de pierre »)  en 1993 et Contra el desprestigio de la
altura
(« Contre le discrédit de la hauteur ») en 1995. On
trouve par exemple dans son premier recueil ces vers : « El pasado es un lugar, / acomodarse
es otra forma de morir »
(« Le
passé est un lieu, / S’installer est une autre façon de mourir »
).

 

Dulce Chacón entreprend le genre du roman en 1996 avec Algún amor que no mate (« Un
peu d’amour qui ne tue pas ») dont le personnage principal, Prudencia, est
une femme que maltraite son mari. Dans cette œuvre, remarquée par José
Saramago, Prudencia apparaît d’abord comme une femme privée d’une identité
personnelle, pour qui on a toujours décidé, et qui se retrouve plongée dans un
mariage malheureux, où elle ne connaît que solitude et frustration. Elle
contemple les ombres de son passé avant de finalement décider de prendre son
envol.

En 1998, Dulce Chacón publie Matadora,
une biographie sur la première femme torera espagnole. La même année, qui fut
faste, elle crée sa première pièce, Segunda
mano
(littéralement « Deuxième main »), et son troisième roman
paraît. Háblame, musa, de aquel varón aborde à nouveau le sujet
de la violence domestique, mais aussi l’intolérance sous diverses formes, comme
la xénophobie. Il vient clore une trilogie (avec Blanca vuela mañana, paru en 1997) sur les problèmes de
communication au sein du couple.

En 1999 elle publie un roman choral, Cielos
de barro
(« Cieux d’argile »), qui a pour cadre la région
autonome d’Estrémadure dont l’auteure ressuscite le climat d’après-guerre. Elle
détaille les conséquences du conflit à travers la mémoire d’un homme qui ne se
contente pas de demi-vérités, et qui avec sa famille est le témoin et le
personnage d’une histoire qui établit des parallèles entre les trajets de
maîtres et de serviteurs, en même temps que sont mis en parallèle les destins
des vainqueurs et des vaincus de la guerre, dans une atmosphère de haine, de
vengeance et d’oppression.

En 2002
Dulce Chacón publie Voix endormies (La voz dormida), sa seule œuvre
traduite en français, fruit d’une longue documentation et d’une écriture qui a
couru sur quatre années. Le cadre en est la prison madrilène de Ventas où
Hortensia, enceinte, attend sa mort qui ne viendra qu’après son accouchement.
Elle est entourée d’autres femmes comme elles emprisonnées pour avoir commis
des délits politiques dans le contexte de 1939, sous les années de plomb du
franquisme, pour s’être battues pour des idées républicaines donc, ou pour
avoir simplement été en lien avec des républicains, et qui se trouvent
quotidiennement confrontées à la torture, à l’humiliation et à la mort. De
multiples personnages marquants, inspirés de personnes réelles, prennent vie
sous la plume de Dulce Chacón, comme Tomasa qui a perdu son mari et ses quatre
fils dans des circonstances tragiques, qu’elle est incapable de partager. Les
femmes, solidaires, échangent leurs souvenirs, parlent de leurs amours, au gré
d’un récit plein de violence et d’émotion, qui rend hommage au courage
historique de toutes ces femmes qui ont su résister. Ce sont ainsi les voix des
vaincus, et surtout des vaincues qui sont restituées par le patient travail de
l’écrivaine. Signe d’une tendance, une autre auteure espagnole, Almudena
Grandes, a aussi tenté de rendre hommage à ces femmes à travers le destin d’Inès
dans Inès et la joie (Inés y la alegría, 2010), où l’héroïne
va rejoindre l’armée républicaine en 1944, laquelle rêve de pouvoir instaurer
bientôt un gouvernement républicain dans la ville catalane de Viella.

 

La carrière littéraire de Dulce Chacón s’arrête
cependant brusquement. Elle meurt en
2003 à Brunete, non loin de Madrid,
à l’âge de 49 ans, victime d’un cancer du pancréas.

 

L’œuvre de Dulce Chacón s’affirme donc comme
celle d’une auteure engagée,
porte-parole des femmes contre les violences qu’elles subissent que ce
soit dans le cadre de la société, pourvoyeuse d’inégalités, du foyer, ou de
l’histoire, où elles font souvent figure d’oubliées, quand les grands
personnages que les manuels sélectionnent sont presque toujours des hommes,
alors qu’elles-mêmes, en grand nombre, ont pu mourir pour des idées, pour des
actes de courage, comme Chacón le montre dans Voix endormies. Écrivaine plus globalement engagée contre la
violence quelles que soient ses formes, elle s’est aussi prononcée aux côtés de
José Saramago contre la guerre en Irak en 2003, se rendant même à Bagdad pour
étudier sur place la situation du peuple irakien et les manifestations de son
opposition à la guerre, en écrivaine toujours soucieuse de se trouver proche
des sources de la réalité historique.

 

 

« Elles
écoutèrent, sans baisser la tête, les imprécations que le curé leur adressait
dans son homélie : – Vous êtes des scories, et c’est la raison pour
laquelle vous êtes ici. Et si vous ne connaissez pas ce mot, je vais vous dire
ce que scories signifie. Merde, cela veut dire merde. »

 

« La
novice l’a accompagnée à la chapelle et […] elle est restée dehors toute la
nuit avec le bébé. Et […] le bébé n’a pas arrêté de pleurer de faim, pauvre
petite. Le curé a voulu la convaincre de se confesser et de communier. Il lui a
dit que […] si elle se mettait en règle avec Dieu, il lui laisserait donner
le sein à la petite. »

 

« [Dona
Celia] n’a pas pu […] donner une sépulture [à sa fille], ni lui fermer les
yeux, ni lui laver le visage pour nettoyer le sang avant de la mettre en terre.
Almudena. C’est pour cette raison qu’elle se rend tous les matins au cimetière
de l’Est et qu’elle se cache avec sa nièce Isabel dans un caveau jusqu’à ce que
les salves de fusil se taisent. C’est pour cette raison qu’après elle court
vers les morts et coupe avec ses ciseaux un petit bout de leurs vêtements. Puis
elle le rapporte aux femmes qui attendent à la porte, celles qui ont su à temps
le jour de leur mort, pour que quelques-unes les reconnaissent à ces minuscules
coupons […] et puissent leur fermer les yeux. »

 

Dulce
Chacón, Voix endormies, 2002

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