Voix Endormies

par

Les conditions de vie des femmes dans la prison de Ventas

Conçue comme une prison modèle sous la République,la prison de Ventas devait héberger cinq cents détenues. Sous Franco, elle encontiendra jusqu’à quatre mille, dont une grande partie sont des détenuespolitiques. Les conditions de vie y sont très dures et la promiscuité estpartout : « Les paliers et les escaliers sont devenus des dortoirs,[il faut] sauter par-dessus les prisonnières qui sont couchées pour accéder auxtoilettes. » Et là, c’est le tableau se fait particulièrement outrageant :« Quelle pourriture ! […] Onze mille personnes ne peuvent pas sesoulager dans si peu de sanitaires. » Le chiffre de onze mille est sansdoute exagéré, mais la réalité des conditions insalubres demeure. Les épidémiessont fréquentes à Ventas, et les soins délivrés à l’infirmerie souventinsuffisants : « Chaque lit était occupé par deux prisonnières. Lesmalades partageaient les rares draps propres et les quelques couvertures.Pellagre, dysenterie, syphilis, malnutrition, tuberculose, toutes sortes demaladies, contagieuses ou non, affectaient les femmes […]. Des matelas à mêmele sol et des sommiers dépourvus de matelas accueillaient les patientes pardeux. » 

         Lesprisonnières de la division deux, là où se déroule le roman, commencent leurjournée à sept heures du matin. Elles sont contraintes d’assister à la messe.Puis, direction l’atelier de couture, où elles fabriquent des uniformes. Leursrepas sont misérables, les visites rarissimes et elles ne durent que dixminutes. Des familles parcourent des centaines de kilomètres pour voir pendantdix misérables minutes un être aimé, au milieu des cris et du brouhaha. Pourpeu que les prisonnières soient punies et privées de parloir, c’est toute unefamille qui se trouve punie : « Je ne pourrai pas revenir avantl’année prochaine. Mon Dieu, je ne pourrai pas revoir ma fille avant une annéeentière. J’ai économisé toute l’année pour pouvoir venir aujourd’hui, et jedois repartir sans l’avoir vue, ma fille chérie » s’exclame une mère quandles prisonnières, punies pour une peccadille, sont privées de parloir. Bienévidemment, pas question d’intimité pendant ces visites qui se déroulent sousl’œil vigilant d’une gardienne, la Savate.

         Outrela privation de parloir, il est d’autres punitions. De préférence, on brise lesdétenues en les humiliant, comme quand on rase la tête d’Elvira en la privantainsi de sa magnifique toison : « La chevelure rousse d’Elvira n’estplus. Avant de la couper, la Vénéneuse lui a fait une tresse. À la racine, ellel’a coupée à la racine, en présence de la Savate […] Et la Savate l’a misedans le sac où elles gardent les cheveux pour les vendre. » Il y a encorele cachot et l’isolement, là où Tomasa est envoyée pour avoir mordu la statuede l’enfant Jésus que lui présentait sœur Maria de los Serafines afin qu’ellelui baise le pied. Et bien sûr, il y a les exécutions, car certaines détenuesont été condamnées à mort. Les plus célèbres détenues exécutées à Ventas furentles Treize Roses, jeunes militantes socialistes qui furent détenues, torturées,et exécutées à Ventas le 5 août 1939.

         Lesjours de fête sont rares à Ventas, et ce sont pour la plupart des fêtesreligieuses. Il y a la fête de la Merced, le 24 septembre, jour de visite, etpuis il y a Noël : « Le jour de Noël, quand les femmes ont eu un toutpetit peu de nourriture en plus par leur familles, elles décident de couronnerleur festin : « Je vais aller à l’économat acheter de l’eau chaude etnous allons faire du café. » Et puis un jour, l’actrice et chanteuse AntoñitaColomé, authentique vedette espagnole, vient parrainer la représentation d’une zarzuelapar les détenues. À cela près, c’est le même morne quotidien.

         Maisque l’on n’imagine pas que les femmes détenues à Ventas sont soumises etbrisées. Les débats politiques tiennent une très grande place dans la vie desdétenues, débats clandestins qui ont lieu dans les douches. De plus, l’atelierde couture de la prison confectionne des habits pour l’extérieur, au lieu defabriquer uniquement des uniformes : « Cela faisait longtemps quel’atelier de Ventas approvisionnait la guérilla en vêtements chauds. »Même enfermées, les détenues de Ventas continuent la lutte. Elles se tiennentau courant de la vie à l’extérieur des murs grâce à des messages dissimulésdans les rares colis qui leur parviennent du dehors : « Ce n’est pasfacile de trouver les messages qu’on envoie de l’extérieur. Les paquets sontfouillés minutieusement […]. Il y a un mois, Sole a mordu dans un poivron, eta avalé, avec le morceau mordu, la moitié d’un exemplaire de Mundo Obrero,journal du Parti Communiste, écrit sur papier bible. » Pour elles, laguerre continue : « Nous n’aurons pas perdu tant qu’ils n’auront paseu notre peau. […] Résister, c’est vaincre. » « Il faut survivre,camarades. Nous n’avons que ce devoir : survivre. » La plus bellevictoire de ces femmes, malgré les brutalités, malgré les exécutions, malgré lamalnutrition, est de pouvoir dire : « Nous n’avons pas perdu notredignité. »

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