Claudine à l'école

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Un roman coquin et moderne

Claudine à l’école n’est pas le simple recueil de souvenirs de Colette.C’est la forme que Willy, exploitant le talent de sa jeune épouse, a voulu luidonner, sous sa signature. Aux souvenirs authentiques s’ajoute un tonvolontairement licencieux et ambigu. En effet, aux souvenirs d’enfance de lanarratrice et au joli et amusant tableau qu’elle brosse de sa dernière annéed’école se mêle une intrigue louche, aux reflets licencieux et malsains.« Vrai, cette école n’est pas banale ! » s’exclame Claudine.C’est le moins que l’on puisse dire.

Il y a d’abord les adultes et ce qu’ils font entreeux. Mlle Sergent, directrice de l’école et à ce titre modèle pour les élèves,représentante de l’autorité, chargée de transmettre les valeurs morales de laRépublique, hussard noir de Jules Ferry, entretient une relation avec leconseiller cantonal Dutertre, personnage à la sexualité débridée, auquel ellen’hésite pas à livrer sa jeune adjointe Aimée Lanthenay. Claudine évoque« les lectures plutôt libres de Mlle Sergent (Journal Amusant, Zolasmalpropres et pis encore) » – pauvre Zola ! – et observe les« jolis exemples » que donne la directrice : en effet, celle-cientretient une liaison homosexuelle avec son adjointe, au vu et au su de toutel’école. Un tel tableau ne pouvait qu’émoustiller certains lecteurs, ravis devoir en Claudine à l’école un ouvrage coquin.

Mais il y a pis : les élèves sont objetsde désir pour les adultes. Colette n’évoque pas de crimes qui se commettraientdans les murs de l’école, mais le comportement des adultes en charge del’éducation des jeunes filles n’en est pas moins répréhensible : tous, àl’exception d’Armand Duplessis et de l’inexistante Mlle Griset, jettent sur lesadolescentes de quinze ans des regard de faunes. Antonin Rabastens tentemaladroitement de séduire les filles de la chorale, Aimée se laisse caresserpar Claudine dans l’intimité du salon de son père, mais encore le docteurDutertre ne laisse pas passer une occasion de serrer les grandes filles deprès, et va jusqu’à piéger Claudine, l’isolant dans un couloir, effrayant ettroublant la jeune fille : « il me regarde de si près, avec une sivisible envie de me caresser, de m’embrasser », écrit Colette-Claudine. Lecomble est atteint par Mlle Sergent qui choisit sa favorite dès son arrivéedans l’école : ce sera Claudine, qui ne tombe pas dans le piège. La directricele lui avoue sans fard : « vous avez repoussé mes avances, car jevous en ai fait », paroles qui, si elles avaient été dénoncées, laferaient traîner devant les tribunaux. Le résultat : une école qui part àvau-l’eau, où « le tripotage des grandes filles par le délégué cantonal etses visites prolongées à nos institutrices, l’abandon fréquent des classes parces deux demoiselles, tout occupées à échanger des câlineries à huis clos, leslectures plutôt libres de Mlle Sergent (Journal Amusant, Zolasmalpropres et pis encore), le beau sous-maître galant et barytonneur qui flirteavec les demoiselles du brevet » ont remplacé l’enseignement des savoirset des valeurs. Le lecteur notera que la plupart des adultes que croisent lesécolières jettent sur elles des regards concupiscents, y compris le ministre etle préfet. En fait, Claudine et ses camarades sont les proies d’éphébophilesvoire de pédophiles, potentiels ou avoués.

Le contraste entre les idées de ces filles,leur maturité sexuelle, et les jeux d’enfants qu’elles pratiquent estsaisissant : elles observent tout, voient tout, devinent ce que sont desamours saphiques et en revanche jouent aux billes, à des jeux de poursuite :elles jouent à des jeux de ce qu’elles ne sont plus : de jeunes enfants.Elles conservent une fraîcheur réconfortante. En outre, les relations qu’ellesont avec les garçons du village sont saines et naturelles : elles ont desamoureux, dont elles changent parfois, les pensionnaires se laissent un peuvoir en chemise par les garçons du dortoir en face, garçons qui sont souventgauches et rougissants. Les frivolités que se permettent les gars de lacampagne sont naturelles et, somme toute, plutôt saines : « mes camaradesse laissent […] chatouiller un peu la taille et quelquefois lesmollets ». Nulle malice chez ces jeunes mâles qui ne sont guèreromantiques mais ne pensent pas à mal, et Claudine ne s’y trompe pas :« avec ces gars qui n’y songent plus la main tournée, c’estinoffensif ». Colette qui, lorsqu’elle écrit Claudine à l’école, dépérit à Paris, loin de sa chèrecampagne bourguignonne, perdue dans un milieu demi-mondain qu’elle n’aime pas,est évidemment nostalgique de ces relations simples et saines, naturelles etintemporelles.

Claudine à l’école ne dénonce rien : Willy a voulu que Coletteécrive quelque chose d’émoustillant pour le lecteur avide de frissons vaguementprohibés. Un autre « nègre » de Willy aurait produit un opusculecoquin qui serait vite tombé dans l’oubli. Mais Colette n’est pas n’importequel « nègre ». Son style impeccable, sa maîtrise, au service d’unevision acérée des gens et de leurs actes, lui ont fait produire la premièrebrique de ce qui sera une grande œuvre. Au passage, elle évoque déjà un desthème majeurs de son œuvre et de sa vie : la bisexualité, qui s’exprime àtravers quatre personnages : Claudine, Mlle Sergent, Aimée et LuceLanthenay. Enfin, ce vaudeville rural et coquin se joue dans le décor queColette préférera toujours à tout autre : la campagne, le monde rural, oùla nature est reine et où les gens sont simples mais vrais.

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