Pour qui sonne le glas

par

Le courage et la mort

Le courage et la mort sont deux thèmes récurrents dansl’œuvre romanesque d’Ernest Hemingway. D’une part, le protagoniste masculin,forcément paré de qualités viriles, dur au mal, amoureux de la nature commel’est un prédateur, amoureux des armes à feu, grand buveur de cet alcool qui semblen’avoir aucun effet sur lui – ce protagoniste donc est la projection de l’imageque l’écrivain a, toute sa vie, voulu donner de lui, prenant grand soin decacher ce qu’il voyait comme des faiblesses, en particulier une natureprofondément dépressive. Le courage physique est consubstantiel à ceprotagoniste. D’autre part, le courage n’a de prix que si la mort en est lacompagne : on n’est pas courageux si l’on combat un chien ou unchat ; on est courageux si l’on chasse le lion en Afrique ou si l’on faitface à un taureau dans une arène. Ces deux thèmes sous-tendent tout le texte dePour qui sonne le glas.

Le courage est une valeur partagée par les guérilleroset Robert Jordan. Sans courage, on n’est pas un homme véritable. Pablo perd sonautorité sur son groupe de combattants quand ceux-ci le soupçonnent d’avoirpeur. « En el fondo, no soy cobarde » – dans le fond, je nesuis pas un lâche – c’est ce que déclare Pablo le fuyard quand il revient à lagrotte. Qu’on le prenne pour un ivrogne, passe encore, mais pour un lâche,jamais. La vie des Espagnols tels que les décrits Hemingway semble bâtie surcette valeur fondamentale. Et les personnages du roman ont tous l’occasiond’éprouver et de prouver leur courage dans une circonstance précise ettypiquement espagnole : la course de taureau. Le principe estsimple : on lâche un taureau dans une arène, édifice permanent élevé aucœur de la ville ou cercle improvisé sur la place du village avec descharrettes. Là, on doit tuer le taureau, après l’avoir provoqué et lui avoirinfligé diverses souffrances. Ce spectacle sanglant et violent a fascinéHemingway, qui lui a consacré des dizaines de pages. Dans Pour qui sonne leglas, la course est l’occasion pour l’homme de prouver qu’il n’a pas peur.S’il recule face au taureau, c’est un lâche, et à ce titre il sera stigmatisé.C’est le cas de Don Faustino, jeune dandy fasciste qui n’a pas eu le courage defaire face au taureau qu’il avait lui-même réclamé : quand la foulehaineuse le lynche lors de la prise de la ville par Pablo, l’insulte etl’humiliation se mêlent à la violence, car Don Faustino est, selon la foule, unlâche. Pour Hemingway et Robert Jordan, la lâcheté est le défaut ultime chez unhomme. Robert Jordan porte en lui le poids de ce qu’il voit comme un actelâche : le suicide de son père. Il ne cherche pas à comprendre ce qui a pupousser cet homme à un acte définitif : il ne voit que ce père, qu’iladmirait, refuser d’affronter plus longtemps la vie.

Cependant, Hemingway montre que le courage ne signifiepas l’absence de peur ; au contraire, les personnages de Pour qui sonnele glas ont la peur comme compagne permanente : ils ont peur avant labataille, ils ont peur face au taureau. Le personnage d’Andrés permet à Hemingway d’illustrer la théorie selon laquellel’homme qui accomplit par devoir un acte de bravoure est en fait soulagé quandles circonstances lui permettent de ne pas accomplir cet acte. Le jeune homme,obligé par une habitude stupide, doit mordre l’oreille du taureau au cours dela course annuelle de son village. Il déteste cela, mais est obligé derenouveler cette action chaque année, de peur de passer pour un lâche. Aussi sesent-il revivre quand la pluie tombe sur la place du village, au matin de lacourse, car cela signifie que cette dernière n’aura pas lieu. Revivre, c’est lemot fondamental : on n’est pas blâmé si l’on a peur, mais cette peur doitêtre vaincue. La récompense sera cette nouvelle naissance, et la vie s’entrouvera nettoyée par cette peur rédemptrice car vaincue, comme l’exprimeRobert Jordan : « Tu as connu la bouche sèche, l’exaltation purificatrice,purifiée par la peur, que donne le combat ».

La possibilité de la mort donne son sens au courage.La mort est partout dans l’œuvre d’Hemingway : violente dans L’Adieuaux armes, doucement insidieuse dans Au-delà du fleuve et sous lesarbres, brillante et brûlante dans Mort dans l’après-midi,inéluctable et naturelle dans Le Vieil homme et la Mer. Les personnagesde Pour qui sonne le glas donnent la mort aux fascistes et sont prêts àla recevoir. Depuis le début de la guerre, la mort a fauché leursproches : « On apprenait seulement la mort. On ne voyait pas le pèretomber […]. On savait que le père était mort dans quelque cour ou contre unmur, ou bien dans un champ ou un verger, ou encore la nuit à la lumière desphares d’un camion, au bord de quelque route. » Pour Pilar, la mort estune compagne quotidienne, puisqu’elle a vécu avec des toreros, en particulierle frêle Finito, que les taureaux emplissaient de peur. La mort du taureau sousla lame du matador, métaphore solaire issue du culte antique de Mithra, selonles amateurs de cette pratique sanglante, est vue par Hemingway comme lavictoire de l’homme sur la force brute de la nature.

C’est à travers les yeux de Pilar, qui devient ici laporte-parole d’Ernest Hemingway, qu’une description cinématographique etprécise du geste final du matador, qui donne la mort au taureau, est livrée aulecteur, qui assiste à l’action comme s’il la voyait au ralenti, filmée imagepar image et en haute définition : « Elle voyait Finito se dresser deprofil, à cinq pas de la tête du taureau, du taureau immobile et massif, etlever lentement l’épée jusqu’à ce que la pointe fût au niveau de son épaule, etpuis, au jugé, faire porter la lame inclinée en un point qu’il ne pouvait pasvoir […]. Elle entendait la voix et elle voyait le matador avancer avec unpremier ploiement des genoux. Elle suivait le trajet de l’arme par-dessus lacorne qui s’abaissait à présent comme par magie à mesure que le mufle dutaureau suivait le drap qui balayait le sol […]. Elle voyait l’éclat de l’épéepénétrer lentement et régulièrement, comme si la poussée du taureau avait pourdessein d’enfoncer l’arme plus avant […] jusqu’au moment où le petit homme brun[…] écartait à présent de la corne son ventre creusé et s’éloignait de l’animal.[…] Elle le voyait se dresser, en sueur, dans l’immense soulagement d’en avoirfini […] puis le taureau s’abattait enfin ». Hemingway décrit ici la danseavec la mort que s’inflige le matador, la peur consubstantielle à l’acte et, encreux, le courage qu’il faut pour l’accomplir. La danse avec la mort de RobertJordan le partizan est comparable à celle de Finito le matador, sanscesse recommencée, et n’ayant que deux issues possibles : cet« immense soulagement », qui est comme une nouvelle naissance, ou sapropre mort.

La mort a même, selon Pilar, une odeur. Celui qui estmarqué, comme l’était Kachkine l’artificier, pue littéralement la mort, aupoint d’en incommoder celui ou celle qui a le don de la sentir, odeur cuivrée,écœurante comme le sang, évocatrice comme celle des chrysanthèmes pourris. Lamort prend donc un caractère physique dans Pour qui sonne le glas.Enfin, c’est par une évocation de la mort du lecteur lui-même que s’ouvre leroman, par un extrait du poème de John Donne (1572-1631), poète anglais dontl’œuvre est marquée de métaphysique et de religion, Nul Homme n’est uneIsle : chaque homme fait partie du tout du monde, et la mort de chacuntouche les autres hommes, qui meurent un peu à chaque fois que meurt un autrehomme. Quand le glas, cloche funèbre qui appelle les fidèles aux obsèques dudéfunt, résonne, il sonne aussi pour le lecteur : « n’envoie jamaisdemander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi ».

Outre le fait que Hemingway, à travers le titre duroman, indique aussi que la déroute républicaine et la victoire fascisteconcerne le monde entier et pas la seule Espagne, le roman peut être vu commeune invitation au fatalisme : la mort est inévitable, autant l’accepter sil’on veut vivre. « C’est comme ça que finissent tous les hommes. […] C’estde cette façon que les hommes ont toujours fini », déclare Anselmo. Enfin,la mort peut être un soulagement, comme le dit El Sordo avant d’être tué parles fascistes – « Ay que tomar la muerte como se fuera aspirina » : il faut prendre la mort commesi c’était de l’aspirine.

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