Pour qui sonne le glas

par

Pilar

Le lecteur fait la connaissance de Pilar par cettepremière réplique : « Qu’est-ce-que tu fais maintenant, espèced’ivrogne, de paresseux, innommable fils d’une innommable putaingitane ? ». La personne qui tient ces propos d’une verdeur picaresqueest « une femme d’une cinquantaine d’années, presque aussi grande quePablo, presque aussi large que haute, en jupe paysanne et blouse noire, avecd’épais bas de laine sur de lourdes jambes, des espadrilles noires, et unvisage brun qui aurait pu servir de modèle pour un monument de granit. »Elle est « la mujer à Pablo », sa compagne. Elle règne surl’intendance de la grotte où gîte la petite bande de guérilleros. Viscéralementdévouée à la cause de la République, elle est libre dans tous les sens duterme : personne ne lui dicte sa conduite, elle décide de sa propre vie,et elle parle à l’impératif, en fleurissant ses phrases d’épithètes hautes encouleur. À ce titre, elle est l’exacte antithèse de Maria la soumise. Sa langueacérée l’amène parfois à proférer des propos qui blessent ceux à qui elles’adresse. Elle a par le passé fait preuve de courage physique, sans toutefoisfaire acte de cruauté. Ajoutons à ce portrait qu’elle a du sang gitan et saitvoir l’avenir dans la paume de la main.

En fait de « mujer à Pablo », ilapparaît bien vite que c’est elle qui est en charge des affaires du couple,comme elle l’était quand elle vivait avec le matador Finito. Le lecteur la voitprendre le commandement de la bande en évinçant Pablo, après avoir ouvertementdéfié son autorité devant ses hommes : « Je suis pour le pont etcontre toi. […] Et n’essaye pas de me faire peur, espèce de lâche. […]C’est moi qui commande ! Tu n’as pas entendu la gente ? Icipersonne ne commande que moi. » C’est un acte qui humilie profondémentPablo. Selon les usages du temps et du lieu, les femmes sont faites pour servirles hommes et leur obéir sans discuter. Or, Pilar a vécu avec d’autres hommesqui, comme Pablo, côtoyaient le danger chaque jour : des toreros. De mêmeque Pablo est un minable bandit, c’étaient de minables matadors, tout justebons à être mal payés en combattant dans des arènes de seconde classe, et à sefaire encorner par le taureau. Quand elle va discuter au nom du groupe deguérilleros avec El Sordo, ce dernier ne conteste pas sa légitimité : sonaura est telle qu’elle fait passer Pablo au second plan très facilement.

Toutefois, malgré les apparences, Pilar est sensibleet apparaît parfois fragile. Contrairement à Robert Jordan, elle est enempathie avec ceux qui l’entourent. Elle prend Maria sous sa protection et,après l’avoir protégée des tentatives de séduction de la part des guérilleros,elle la mène à Robert Jordan, car elle sait que ces deux-là sont faits l’unpour l’autre. En outre, son physique difficile lui pèse : elle aimeraitséduire et charmer, mais elle se pense laide, à mi-chemin entre la femme etl’homme en raison de son physique et de son caractère : « J’auraisfait un homme réussi, mais je suis tout entière femme et laideur. Pourtantbeaucoup d’hommes m’ont aimée, et j’ai aimé beaucoup d’hommes. » Elle estle rocher sur lequel le groupe de partizans s’appuie. Pilar estquelqu’un qui dure et qui endure, et à ce titre incarne l’esprit de résistanceet de résilience du peuple espagnol.

Enfin, le sang gitan de Pilar la lie aux forcessurnaturelles. Tous, à l’exception de Robert Jordan, en sont convaincus. Sansaffirmer qu’elle est effectivement voyante, il est incontestable qu’elle sedémarque des autres personnages par sa lucidité. Elle est la seule à comprendrela vraie nature de la relation entre Robert Jordan et Maria ; elle saitquand la neige va tomber, puis s’arrêter. Surtout, Pilar a vu la mort de RobertJordan quand elle a observé la paume de sa main. Plutôt que voyante, Pilar estun personnage extrêmement sensible et attentif qui cache cet aspect de sapersonnalité, qu’elle ressent peut-être comme une fragilité, sous un masque degrossièreté verbale et de rudesse permanente.

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