Pour qui sonne le glas

par

Le réalisme du style d'Ernest Hemingway

L’écriture d’Ernest Hemingway est un modèle desobriété. Cette sobriété lui vient de son métier de journaliste, qu’il acommencé à exercer dès l’âge de dix-sept ans. Durant toute sa carrièred’écrivain, Hemingway a voulu forger la phrase juste, vraie, sans fioritures niajouts : « Tout ce que tu dois faire, c’est écrire une phrase vraie.Écris la phrase la plus vraie que tu connaisses », explique-t-il dans Parisest une fête. Écrire une phrase regorgeant d’adjectifs et d’adverbes afinde prendre la main du lecteur et qu’il comprenne ainsi le sens que l’écrivaindonne à son texte, c’est précisément ce que Hemingway veut éviter. Ce qu’ilveut, c’est que son écriture soit le reflet exact de la vie ; ilappartient au lecteur d’en saisir l’implicite. C’est ce que Hemingway athéorisé sous le nom de théorie de l’iceberg : l’écrivain montre laréalité – c’est la partie émergée – et le lecteur doit, à partir de là,découvrir seul l’implicite – c’est la partie immergée de l’iceberg. Cela dit,ce style dépouillé est le fruit d’un grand travail : rien n’est plusdifficile que de trouver le mot juste et unique à la fois.

Pour planter le décor, l’incipit montre au lecteurRobert Jordan caché sous un pin, en toute simplicité : « Il étaitétendu à plat ventre sur les aiguilles de pin, le menton sur ses bras croiséset, très haut au-dessus de sa tête, le vent soufflait dans la cime desarbres. » Cet incipit est dépouillé, simple, et montre pourtant leséléments essentiels qui accompagneront le lecteur tout au long de la narration.Puis viennent les descriptions rapides mais fortes des personnages. Dans Parisest une fête et dans sa correspondance privée, Hemingway a expliqué qu’il abasé une grande partie de sa narration sur la peinture de Paul Cézanne :le décor, le plus souvent naturel, est essentiel, car c’est le premier pas dansla quête de l’implicite, comme il l’explique : « les gens ressententles choses plus qu’ils ne les comprennent ». Faire ressentir avant defaire comprendre aide à l’identification au personnage. La compréhensionviendra plus tard, avec l’analyse par le lecteur de ce qu’il aura ressenti.

Tout sonne vrai dans Pour qui sonne le glas,parce que tout est vrai. Outre le milieu naturel, que Hemingway décrit d’uneplume magistralement dépouillée, l’écrivain plonge son lecteur dans le petitmonde des guérilleros de Pablo. L’élément essentiel est ici la langue :les personnages parlent tous espagnol, y compris Robert Jordan. Pour accentuerle réalisme des dialogues, Hemingway le parsème d’interjections telles que que va ! (mais non !), queles personnages répètent à l’envie, mais aussi de phrases complètes, parfoistraduites comme pues, me voy (maintenant,je m’en vais) ou soy muy delicada (jesuis très délicate), parfois laissées sans traduction, comme Salud, camarada. Les échanges entre les personnages sonnent vrai, carHemingway utilise les expressions que ces gens simples et non lettrés auraientemployées, insultes et grossièretés comprises. On peut noter que la traductionfrançaise s’embarrasse peu de délicatesse, et rend la verdeur des épithètesemployées par les personnages alors que le texte original, en lieu et place de« putain », par exemple, utilise le mot obscenity. Cet obscenityest l’équivalent littéraire du « bip » sonore qui couvre les motsgrossiers de certains reportages ou de certaines chansons. Cela dit, latraduction française ne permet pas d’apprécier un procédé utilisé par Hemingwayafin de rendre son texte réaliste : le tutoiement. En effet, le tutoiementn’existe plus depuis fort longtemps en anglais, sinon dans la littératureclassique et les textes sacrés. Or, les personnages de Pour qui sonne le glaspassent sans cesse du vouvoiement au tutoiement. C’est la forme archaïque dututoiement que choisit Hemingway pour marquer le tutoiement qui existe enespagnol, ainsi qu’en français. C’est pourquoi le lecteur francophone neperçoit pas cette marque de réalisme puisque le tutoiement français – habituel– représente le tutoiement anglais – rare. Un exemple parmi des dizaines, tirédu premier chapitre de roman, est cette réplique de Pablo : « Je suisplus loup que toi » qui, dans le texte original, donne « I am morewolf than thee ». En anglais courant, thee serait remplacé par you.Le tutoiement permet à Hemingway de souligner la familiarité des échanges entreles personnages.

Un autre procédé utilisé par Hemingway afin d’aider lelecteur à ressentir les choses avec les personnages de Pour qui sonne leglas est la permanente utilisation des cinq sens dans les descriptions deslieux et des événements. Le toucher est évoqué quand la neige tombe, que levent souffle, que le soleil réchauffe les pierres ou que Robert Jordan caressela tête de Maria, où les cheveux repoussent à peine. L’ouïe et la vue, biensûr, sont essentiels car les guérilleros sont des chasseurs : ils guettentleur proie, en l’occurrence les soldats fascistes, ils prêtent l’oreille à toutbruit suspect, ou sont enveloppés de silence quand la neige recouvre le paysage.Les moteurs des Heinkel vrombissent dans le ciel, et le crépitement des armesautomatiques accompagne les combats. Le goût est essentiel dans Pour quisonne le glas, car les personnages mangent et boivent à de nombreusesreprises : la cuisine préparée par Pilar est goûteuse, le vin, conservédans des outres en peau de chèvre, a une légère saveur goudronnée, et le whiskyet l’absinthe réchauffent et réconfortent. Enfin, les odeurs tiennent égalementune place essentielle : odeurs appétissantes de cuisine, parfums délicieuxde la nature, mais aussi la senteur aigre des corps jamais lavés, de la sueur,de la peur, du lit de fortune où l’on transpire nuit après nuit, et surtout,accessible seulement à quelques élus, l’odeur de celui qui porte la marque dela mort.

À tous ces titres, Pour qui sonne le glas estun bon exemple du style réaliste d’Ernest Hemingway. Il s’inscrit dans le droitfil de L’Adieu aux armes qui lui aussi décrivait la guerre. Ce stylepolicé et, pourrait-on, dire, cistercien de par son dépouillement, fait duroman à la fois un formidable reportage sur un aspect des combats de la guerred’Espagne mais aussi un touchant roman d’initiation et d’amour.

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