Pour qui sonne le glas

par

Robert Jordan

Le protagoniste du roman, un jeune homme denationalité américaine, est doté d’un physique de héros de romand’aventure : « grand et mince, avec des cheveux blonds décolorés parle soleil et un visage hâlé, [il] portait une chemise de flanelle passée, unpantalon de paysan et des espadrilles ». Et il ne changera pas d’habitsdurant les trois jours que dure l’intrigue du roman. Hemingway le désignetoujours sous son nom complet, et le personnage se présente sous le nom de Robertoquand il croise un Espagnol. La plupart des guérilleros l’appellent Inglés,l’Anglais. Pour eux, un Américain ou un Anglais, c’est du pareil au même. Ilest venu en Espagne en 1936 afin de combattre les forces fascistes du généralFranco (dont le nom n’est jamais cité dans le roman).

Il est né dans un milieu plutôt rural, profondémentenraciné dans l’Histoire des États-Unis : son grand-père a combattu dans lesrangs confédérés durant le guerre de Sécession. Dès son plus jeune âge, il aappris à manipuler les armes à feu. C’est un homme instruit : avant devenir combattre le fascisme en Espagne, il enseignait l’espagnol dans uneuniversité du Montana. Quand ils l’apprennent, les guérilleros espagnols quil’entourent – qui ne savent pas lire – l’appellent, pendant quelquesparagraphes, Don Roberto : le jeune homme appartient à une autre sphèreque la leur. L’Espagne, Robert Jordan la connaît bien, car il l’a parcourue entous sens, parle parfaitement la langue, et a même publié un livre sur sespérégrinations en Espagne, dont le journaliste Karkov lui dit : « Jetrouve que vous écrivez d’une façon absolument véridique, et c’est trèsrare. » Écrire d’une façon véridique, c’est l’objectif littéraire ques’est fixé Hemingway. Ces premiers points indiquent clairement que RobertJordan est une projection idéale d’Hemingway, à la fois homme de lettres ethomme d’action, proche de la nature où il n’a pas peur de vivre coupé duconfort de la civilisation, engagé intellectuellement et moralement, obligéd’aller là où se passent les choses, sur le terrain, là où est la guerre.L’écrivain a mis beaucoup de lui-même dans son protagoniste : tous deuxgravitent dans la sphère de la guerre et de la mort. Autre point commun :Robert Jordan a vécu à Paris, comme Hemingway qui passa plusieurs mois dans lacapitale française, période essentielle dans sa formation d’écrivain membre dela « Génération perdue », au même titre que Francis Scott Fitzgeraldou John Dos Passos. Robert Jordan porte avec lui une précieuse fiole emplie dequelques gorgées d’un liquide pour lui magique, l’absinthe, dont il se prépareune tasse dans la grotte devant les guérilleros : « une tasse decette boisson remplaçait les journaux du soir, toutes les soirées d’autrefoispassées dans les cafés […], les kiosques, les musées, le parc Montsouris, leStade Buffalo et les Buttes Chaumont […] : toutes les choses qu’il avaitaimées et oubliées et qui revenaient à lui lorsqu’il goûtait cette opaque,cette âpre alchimie qui engourdissait la langue, réchauffait le cerveau,brûlait l’estomac, changeait les idées. » Robert Jordan et ErnestHemingway partagent ici sensations et souvenirs, et aussi un goût certain pourl’alcool : en trois jours, Robert Jordan va avaler une grande quantité devin, de whisky et d’absinthe. Mais il est vrai que, selon Hemingway, un hommevéritable est un buveur. Enfin, Robert Jordan et Hemingway partagent un dernierpoint commun : leur père s’est suicidé en se tirant une balle dans la têteavec l’arme de leur propre père, ce que Robert Jordan considère comme un actede lâcheté, défaut impardonnable pour Hemingway. Pourtant, le lecteur sait quel’écrivain mettra lui aussi fin à ses jours en se tirant également une balledans la tête, probablement en raison d’un problème médical – une profondedépression accentuée par une maladie du sang. La lâcheté ne ferait donc rien àl’affaire.

Robert Jordan est un artificier – « Il savaitfaire sauter n’importe quel pont : il en avait fait sauter de toutes lestailles et de tous les modèles. » Il a rejoint le groupe de guérilleros dePablo sur l’ordre du général Golz afin de faire sauter un pont, au commencementd’une attaque générale sur le front. Si l’opération est un succès, lesfascistes ne pourront acheminer de renforts en première ligne. Il fait untravail de partizan – « c’était le terme russe pour désigner laguérilla derrière les lignes ». Il entend mener sa mission à bien, et neveut penser qu’à cela. Sa cause : c’est la République ; son ennemi,c’est le fascisme. Il est une sorte de fanatique, en fait de politique. Jusqu’àsa rencontre avec Maria, rien n’est au-dessus du combat qu’il a choisi. Samission prime sur tout, jusqu’à estomper sa sensibilité, ce qui lui permetd’accomplir des actes qui, dans un contexte normal, seraient inconcevables.Ainsi, il a abrégé les souffrances de son camarade de combat Kachkine, que lesguérilleros connaissent car il est venu les aider à faire sauter un train. Lecamarade était blessé et bien que la blessure ne fût pas mortelle, elleralentissait la fuite du groupe d’hommes de Robert Jordan – « Il nevoulait pas rester seul derrière, et je l’ai tué. » La mort, celle desautres et la sienne, l’indiffère, quand il la place dans le contexte du combat.Il a tué Kachkine, il lui paraît « juste de fusiller les fuyards »,il est prêt à tuer Pablo pour que la mission qui lui a été confiée se déroulebien.

En outre, il désapprouve le luxe dans lequel viventles chefs soviétiques en Espagne, et aussi toute forme de plaisanterie.Pourquoi ? Parce qu’il « faut être absolument sûr d’avoir raison, etrien ne vous donne plus cette certitude, ce sentiment d’avoir raison, que lacontinence. La continence est l’ennemie de l’hérésie. » L’emploi parHemingway du mot « hérésie » n’est pas anodin : Robert Jordanest convaincu du bien-fondé de son combat comme le dominicain de l’Espagne d’autrefoisétait convaincu du bien-fondé de sa lutte contre les « ennemis » ducatholicisme, au point d’en perdre son humanité. Au début de Pour qui sonnele glas, Robert Jordan, dont le patronyme signifie en anglais Jourdain,comme le fleuve où le Christ fut baptisé, a le fanatisme d’un moine-soldat.

Il ne se définit pas comme communiste, mais commeantifasciste. Il obéit cependant aux ordres directs du général Golz, qui estsoviétique. Sa pureté idéologique lui donne un sérieux qui le détache desautres combattants, qui aiment à plaisanter : « Dans la blague, il ya une pourriture qui commence », énonce-t-il. Il sait que dans son pays ilest maintenant catalogué comme un « rouge », c’est-à-dire uncommuniste, et qu’à ce titre il aura les plus grandes difficultés à trouver unemploi d’enseignant quand il rentrera au pays. Pour l’instant, peu luiimporte : il sait pourquoi il est là, et cela seul a del’importance : « tu t’es battu cet été et cet automne pour tous lespauvres du monde ». Ajoutons à ce portrait que c’est un fataliste –« Il n’attachait pas d’importance à ce qui pouvait lui arriver. » Ilsépare chaque action de la suivante, et prend garde à ne pas en laisser uneinfluer sur une autre. Ainsi, devant faire sauter un pont, toute son énergie,toute sa réflexion sont mises au service de cette mission précise. Il a tout analysé– le terrain, les hommes, la personnalité de Pablo, le chef guérillero – enfonction de cet unique objectif. Sa mort, il ne veut pas y penser.

Cependant, le chemin de Robert Jordan croise celui deMaria, et une fenêtre s’ouvre dans l’âme austère du moine-soldat. Dès lepremier regard, Robert Jordan a la certitude que cette femme est la sienne.L’intensité de sa très brève aventure avec Maria est inversementproportionnelle à sa durée : Robert Jordan vit en soixante-dix heures unamour qui aurait duré, en d’autres circonstances et en d’autres lieux,soixante-dix ans – « J’aime tellement Maria que, lorsque je suis avecelle, je me sens littéralement mourir. » Robert est parfaitement conscientque sa vie, ou celle de la jeune femme, peut prendre fin dans un futur trèsimmédiat ; par conséquent il jouit pleinement de chaque instant qu’ilpasse avec elle : chaque regard, chaque parole, chaque pression des doigtsde Maria sur sa main sont ressentis comme uniques et d’autant plus précieuxqu’ils sont peut-être les derniers. Ce constat en amène un autre : cestrois jours dans les collines d’Espagne auront plus compté que toute sa viepassée : « J’ai vécu l’expérience de toute une vie depuis que je suisdans ces montagnes. Anselmo est mon plus vieil ami. […] Agustín, le mal embouché, est mon frère et je n’ai jamais eude frère. Maria est mon vrai amour et ma femme. » L’intensité de ces troisjours est telle que Robert Jordan, qui vit là ses derniers jours, les voitemplis d’une concentration de sentiments et d’émotions tels qu’il n’en a jamaisconnus auparavant.

Sonidéalisme politique avait déjà été mis à mal par ses conversations au Gaylord,un restaurant madrilène chic, en vogue auprès des cadres soviétiques. Là, lejournaliste Karkov avait ouvert les yeux de Robert Jordan le Pur sur la réalitédes objectifs de l’Union soviétique en Espagne et la lutte entre les factionsau sein de la République. Son histoire d’amour avec Maria termine samétamorphose : le moine-soldat est devenu un homme complet. Quand, à lafin du roman, il est grièvement blessé – il a le fémur fracturé – et que lessurvivants de la bande de partizans l’abandonnent, il réalise que samort prend maintenant un sens nouveau : en mourant, il perd quelque chose– sa femme, sa famille, choses qui n’existaient pas pour lui auparavant. Sonsacrifice, d’anodin qu’il aurait été, comme le fut pour lui la mort de Kachkine,devient important car il fait sens. Grâce à Maria et aux guérilleros de Pablo,Robert Jordan a enfin atteint une stature d’homme, mais c’est sa mort qui estl’ultime palier de cette élévation. 

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