Au bonheur des dames

par

Les grands magasins et la mutation du commerce

Ce volume des Rougon-Macquart estconsacré à l’apparition et l’expansion d’une nouvelle forme de commerceencouragée par la soif d’enrichissement à laquelle Zola associe le Second Empire :les grands magasins. C’est le Bonheur des Dames qui est décrit en premier dansle roman, avant même les personnages. Mais n’en est-il pas un ? Ilapparaît comme littéralement vivant : « les pièces de drapselles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleinetentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur lesmannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours segonflait, souple et tiède ». Ce personnage grandit, envahit le paysage, ettriomphe finalement. L’omniprésence de ce type de commerce aujourd’hui met enlumière le caractère visionnaire du roman.

Le Bonheur des Dames se trouve PlaceGaillon ; il est issu de la petite boutique de Mme Hédouin. Sa façade estouverte sur les petites rues commerçantes et anciennes où survivent sesconcurrents comme le Vieil Elbeuf. À la fin du roman, le magasin a tourné ledos au passé et inaugure une façade monumentale sur la rue du Dix-Décembre –actuelle rue du 4-Septembre – dont le nom célèbre l’accession au pouvoir decelui qui allait devenir l’empereur Napoléon III (notons que le nom actuel dela rue célèbre l’avènement de la République qui a succédé à l’Empire). LeBonheur des Dames triomphant est donc clairement associé à l’empire, à sesfastes, à sa richesse, mais aussi à ses vices.

Les détracteurs du magasin disent de lui qu’ilest maudit car Mme Hédouin est morte des suites d’un accident sur lechantier : son sang marque les fondations. Les faits leur donnenttort : à la fin du roman, la recette dépasse le million de francs et lemagasin compte 3045 employés. Le succès du magasin vient en grande partie desméthodes révolutionnaires qu’applique Octave Mouret, dont certaines sont encoreutilisées de nos jours. Son idée de génie : vendre de tout dans sonmagasin, en grande quantité et à très bas prix. Une nouvelle clientèle a alorsaccès à des produits jusqu’alors inaccessibles. Mouret se débarrasse au plusvite de la marchandise et la remplace par une autre, faisant ainsi tourner soncapital en une ronde frénétique. Héraut d’un capitalisme flamboyant, ilencourage ses employés à investir leurs économies dans la magasin. En outre,Octave Mouret entend profiter des mouvements immobiliers et de la naissance duParis haussmannien pour accomplir son rêve et agrandir encore le Bonheur desDames ; c’est illustration de l’expansion commerciale et financière sousle Second Empire. Sur le plan architectural, le Bonheur des Dames est inscritdans son époque : le fer remplace la pierre et règne en maître, comme auxhalles conçues par Baltard et décor du Ventre de Paris : « le jeune architecteavait eu le courage de ne pas le déguiser sous une couche de badigeon, imitantla pierre ou le bois. » La lumière naturelle éclaire tout le magasin,l’air circule, les espaces semblent décuplés grâce à l’ajout de miroirs. Enfin,une des armes maîtresses de Mouret est la publicité, « monstrueusetrompette d’airain ». Grâce à elle, le Bonheur des Dames est partout, sonnom est sur tous les murs de Paris, promené sur des panneaux par desvoitures : « C’était un débordement d’étalages, le Bonheur des Damessautait aux yeux du monde entier, envahissait les murailles, les journaux, jusqu’auxrideaux des théâtres. »

Cette réussite a un prix : les employéstravaillent treize heures par jour, sont mal nourris, n’ont aucune sécurité del’emploi. Ni douceur ni merci ne règnent dans les rayons : on encourageles vendeurs à se manger les uns les autres et à manger les clients : lesalaire fixe est bas, c’est la guelte – le pourcentage sur les ventes – quifait la différence. Un bon vendeur gagne sa vie en prenant les clients auxautres vendeurs et les jours de grandes ventes évoquent de sanglantesbatailles : « Leurs yeux s’allumaient de la passion du gain, tout lemagasin autour d’eux alignait également des chiffres et flambait d’une mêmefièvre, dans la gaieté brutale des soirs de carnage. »

La victime de cette expansion est le petitcommerce. Baudu, Bourras, Robineau, tous disparaissent. Aucun commerce n’estépargné puisque le Bonheur des Dames vend de tout. Victimes d’un immobilismestupide ou d’un manque de capitaux, les boutiques ferment, leurs propriétairesse trouvent à la rue, ruinés. Malheur aux vaincus.

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