Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part

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L’amour, entre souvenir, fantasme et possibilité

Le thème de l’amour est abordé diversement tout au long du recueil. On peut sans peine le déceler dans les nouvelles telles que Pratiques germanopratines, Ambre, Permission, Pendant des années ou encore Clic-Clac. Pratiques germanopratines est un récit au ton léger qui évoque de façon subtile le thème de l’amour. En effet, ici, ce n’est pas d’amour à proprement parler qu’il s’agit mais de sa possibilité. La nouvelle raconte le flirt entre une femme et un homme qui se sont croisés dans la rue ; cependant, alors que tout semble se dérouler pour le mieux, le flirt est interrompu par un incident en apparence anodin. Ainsi s’achève une rencontre qui, pouvait-on croire, aurait pu se terminer en une grande histoire d’amour. On pourrait parler de « coït interrompu » de façon très précoce. La disponibilité sans exclusivité de l’homme semble indiquer à la femme qu’il ne sera ni un bon mari ni un bon père.

Le femme semble être le personnage actif, celui qui décide, provoque les choses, du début à la fin du récit ; au début d’abord : « Ça n’a pas loupé, arrivé à ma hauteur, je le vois me regarder. Je lui décoche un sourire mutin, genre flèche de Cupidon mais en plus réservé. Il me sourit aussi. »Cette nouvelle évoque la facilité avec laquelle les rapports amoureux peuvent se créer, et surtout elle illustre leur vulnérabilité, du moins dans les commencements : « Ne pouvais-tu donc pas tripoter ton maudit bidule après, seulement après m’avoir fait l’amour ? Je boutonne mon manteau jusqu’en haut. Dans la rue, j’ai froid, je suis fatiguée et j’ai mal au cœur. »Même si c’est la femme qui décide de l’issue de leur histoire, les possibilités de l’amour semblent encore l’habiter sous la forme de douloureux regrets. C’est une deuxième nouvelle, ou plutôt une longue histoire, qui commençait à s’écrire dans son esprit et qui doit s’achever.

Dans Ambre, un rocker hyperactif, séducteur compulsif – « J’ai baisé des milliers de filles » – tombe amoureux d’une jeune fille nommée Ambre. C’est la première fois qu’il tombe vraiment amoureux, et il en ressent un bonheur indicible. Le thème de l’amour est ici brossé avec plus de gravité. Le récit insiste en effet sur l’angoisse de l’amoureux et l’attitude pleine de conséquence qu’il essaie d’adopter, à rebours de ses habitudes, face à l’être aimé : « Quand je l’apercevais, je relevais la tête et j’essayais de me tenir droit mais je ne suis jamais allé vers elle pendant toutes ces semaines. » L’amour ici s’installe peu à peu, modifie lentement des êtres qui se rapprochent, et peuvent par là atteindre une intimité réelle, assise sur un vécu davantage que sur des illusions ou du fantasme.

Permission raconte l’histoire d’un jeune soldat en congé qui revient chez lui. Anna Gavalda développe ici le thème de l’amour avec une teinte de fatalisme et d’imprévu qui n’est pas sans adjoindre un certain charme à la noblesse du sentiment amoureux : « Quand j’arrive vers Marc, je vais pour lui filer une baffe mais il est avec une fille. Il la tient par la taille. Et moi, au premier regard, je sais déjà que je suis amoureux d’elle. »Il s’agit en effet d’une rencontre inespérée et dont l’issue n’est pas si évidente que cela. Le jeune soldat découvre, lors de la fête organisée à son intention, l’amour sous les traits de la petite amie de son frère. Celle-ci n’est pas vraiment une inconnue, puisque tous deux se sont connus enfants. Et il a même déjà éprouvé une béguin pour elle alors qu’il n’était que petit garçon : « J’avais onze ans. Marie. Tu parles que je m’en souviens. Clac. Plus la soirée avançait, moins je voulais parler de l’armée. Moins je la regardais, plus j’avais envie de la toucher. »L’amour acquiert ici une dimension intemporelle car il semble pouvoir renaître très vif après avoir passé des années sous les cendres. L’annonce de la réciprocité finale, en plus d’être inattendue, se teinte d’absurde car la jeune femme au prénom virginal va soudain apparaître, telle la Vierge, au milieu du salon, et se réifier pour s’offrir au narrateur en se ceignant de papier cadeau, joignant par là symboliquement deux pôles opposés, et montrant deux facettes du sentiment amoureux, entre le sublime et le prosaïque.

Dans Pendant des années l’auteur évoque un autre amour ayant quelque chose d’éternel mais sur un ton tragique cette fois. Le narrateur, marié à une femme superbe et père de trois enfants, est cependant hanté par le souvenir d’un vieil amour. Il en est si obsédé qu’il ne sait pas vraiment s’il continue d’aimer cette amante de jeunesse, comme si elle était une part de lui : « Jamais je ne me suis demandé si je l’aimais toujours ou quels étaient mes exacts sentiments à son égard. Ça n’aurait servi à rien. »Elle de son côté ne l’a pas oublié non plus, et c’est elle qui l’appelle afin de le revoir une dernière fois parce qu’elle est malade : « – Écoute Pierre. Je vais mourir. – … – Je t’appelle maintenant parce que je vais mourir. Je ne sais pas exactement quand mais dans pas très longtemps. »C’est l’occasion pour l’auteure de montrer la ténacité des amours de jeunesse, leur aspect fondateur, leur résistance au temps et l’incapacité, parfois, à échapper aux souvenirs du passé, qui hantent comme des membres fantômes. À la toute fin de la nouvelle, le récit prend une tournure mythique de par la transposition du mythe d’Orphée qui s’opère, quand Hélène demande à Pierre de partir sans se retourner. Dans le mythe, si Orphée se retourne, son épouse disparaîtra à jamais. Ici, Hélène va disparaître dans tous les cas, mais sa non-disparition immédiate dit assez, pour le reste de la vie du narrateur, la permanence du souvenir de cette femme adorée dans son esprit.

Clic-Clac aborde le thème de l’amour à travers un personnage timoré. Cette nouvelle raconte l’histoire d’un commercial amoureux de sa collègue de bureau mais qui n’ose pas, par timidité, déclarer sa flamme. Sa cohabitation avec ses sœurs lui permet d’entrevoir les écueils qui se rencontrent dans un couple, et leurs ruptures fréquentes le laissent perplexe. L’amoureux ne se résout pas à aller vers l’être désiré ; par conséquent il vit cet amour dans son imaginaire et par le fantasme : « J’avais calé ma serviette sous mon bras et je jouais à si-j’étais-marié-à-Sarah-Briot-qu’est-ce-que-je-lui-achèterais ?… » Dans le même récit, l’auteure évoque mais sans plus le développer l’amour sous son aspect inaccessible. Le sujet ici se pâme la plupart du temps devant des individus qui ne sont pas vraiment à sa portée, soit du fait de leur situation géographique soit de par leur situation matrimoniale : « Elle tombe toujours amoureuse d’un mec inaccessible qui habite à Pétaouchnock. Depuis qu’elle a quinze ans, elle guette le courrier tous les matins et sursaute à chaque sonnerie de téléphone. Ce n’est pas une vie. »Le lecteur est ici confronté à une fratrie qui semble « névrosée », peu au fait de la gestion de leurs relations humaines, qui vit beaucoup dans le fantasme, accumule les mauvais choix, comme s’il y avait un savoir de l’amour à transmettre dans le cadre familial, et que cette transmission avait ici fait défaut. L’auteure montre cependant une possibilité d’évolution et de salut à travers la trajectoire d’Olivier qui finalement se prend en main.

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