Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part

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Quand le quotidien sort de l’ordinaire

Lequotidien chez Anna Gavalda est tantôt peint sous les traits banals etfamiliers de la routine, tantôt il apparaît sous le signe de la gravité ou à lalumière d’évènements uniques.

DansThe Opel touch, l’auteure fait le récitdu quotidien d’une jeune étudiante employée dans un magasin de vêtements. Marianneest peinte dans les situations les plus ordinaires, que ce soit au travail oudans un café se disputant avec une copine. Comme elle est la narratrice, sesimpressions, non seulement sur sa vie, mais également sur le milieu où elleévolue et sur les gens qu’elle croise, nous sont livrées au fur et à mesure.C’est donc une analyse subjective du quotidien que constituent ces petitscommentaires légers et piquants, que ce soit lorsque Marianne présente aulecteur ses problèmes ou un personnage antipathique : « Le problème, c’est mes collègues. Vous me direz, mais ma fille,le problème c’est toujours les collègues. OK mais vous, vous connaissezMarilyne Marchandize ? (Sans blague, c’est la gérante de PramodMelun-centre-ville et elle s’appelle Marchandize… Ô destinée.) » Letruchement d’une si jeune narratrice permet à l’auteure de se livrer à uneillustration de la pensée d’une très jeune femme, en mettant en avant safraîcheur, mais aussi ses petites aigreurs et son manque de sagesse – procédéqu’elle retrouvera pour son roman Billieet qui sera prétexte à exposer un langage très fleuri maculé notammentd’anglicismes.

Le Fait du jour raconte comment un agent commercial inoffensif est devenule responsable d’une imprudence qui a coûté la vie à plusieurs personnes. Cettenouvelle illustre comment une existence banale peut se muer incidemment encauchemar. Nul n’est à l’abri des coups du sort, semble dire l’auteure, et unaccident peut bouleverser le quotidien et mener à devoir faire des choix cornéliens :« – De toute façon, moi ça yest. Elle est foutue ma vie. » La tragédie naît ici du quotidien sansque le lecteur ni même le protagoniste ne le réalise avant la deuxième partiedu récit. Sans médiatisation, il est probable que Jean-Pierre n’ait jamais sule désastre qu’il avait causé. Peut-être est-ce une invitation au lecteur àprêter attention aux conséquences de ces actes. L’histoire se transforme ainsien conte philosophique propre à faire réfléchir à la notion de responsabilité,mais aussi en fable close sur une morale immédiatement applicable.

DansCatgut, un quotidien banal débouche ànouveau sur un tableau tragique et même sanglant. Une vétérinaire de campagnese fait violer par trois « clients » l’ayant attirée dans untraquenard. Ici on assiste d’abord au déroulement d’un quotidien sansheurts : « Évidemment, enmatinée, ça va. Je consulte au cabinet. On m’apporte surtout des chats et deschiens » ; mais ensuite ce quotidien, par un inexplicable jeu decirconstances, se mue en drame : « Ilsm’ont fait horriblement mal. Comme ça, ça ne veut rien dire mais je le répètepour ceux qui m’auraient mal entendue : ils m’ont fait horriblementmal. » Mais la victime ici choisit de se venger et de se faire justiceelle-même plutôt que de se résigner ou d’attendre la sentence d’une autreautorité. La cruauté de sa réaction accentue la coloration tragique de lasituation, voire y adjoint une tonalité absurde à la limite du mauvais goût,tant la vengeance infligée, en comparaison du crime commis, paraît fortementexagérée, voire complètement improbable, l’héroïne se retrouvant à réaliser desopérations compliquées alors qu’elle est censée se trouver en état dechoc : « Ensuite, j’ai tendu lapeau du scrotum. Avec ma lame de bistouri j’ai fait une petite incision. J’aisorti les testicules. J’ai coupé. J’ai ligaturé l’épididyme et le vaisseau avecdu catgut n°3,5. J’ai remis ça dans les bourses et j’ai fait un surjet. »

Dansces différentes lectures du quotidien, le lecteur trouve des exemples del’impossibilité pour l’homme de contrôler tout à fait son destin. Le quotidien devientune suite de petits évènements qui s’enchaînent pour lier fatalement l’individuà son destin.

Cet homme et cette femme fonctionne comme une courte fenêtre donnée au lecteur surle quotidien morose d’un riche couple. L’auteure dans ce récit fait une lecturedouble du quotidien. En effet la nouvelle décrit la vie du couple sous deuxaspects opposés : d’abord l’aspect extérieur, leur vie matérielle, quiapparaît presque comme idéale pour peu qu’on ait des aspirations de cetordre : « Ils roulent vers leurmaison de campagne. Un très joli corps de ferme situé près d’Angers. Des proportionssuperbes » ; mais sous ces airs de richesse extérieure, leur vieest misérable, leur quotidien bâti sur des apparences, et leur richessehumaine, intérieure, semble nulle, ce qui les plonge dans l’ennui. Ici AnnaGavalda montre au lecteur un quotidien qui n’est pas toujours ce qu’il peutsembler être, celui de personnages dont la vie s’est tant étendue à despossessions, se fait si superficielle et gouvernée par les apparences qu’ils ensemblent d’autant moins les acteurs : « C’estbien Fip : de la musique classique que l’on se sait gré de pouvoirapprécier, des musiques du monde entier qui donnent le sentiment d’être ouvertet des flashs d’information très brefs qui laissent à la misère à peine letemps de s’engouffrer dans l’habitacle. »

Juniorévoque le quotidien d’une adolescence « rose », à l’image du jeuneAlexandre Devermont, « un jeune homme tout rose ». L’auteure àtravers lui les illusions et aussi les désillusions liées à cet âge. Elle présenteà travers ce récit l’écart qu’il peut y avoir entre un quotidien vécu sousl’autorité parentale et la vie sans contraintes : « Il aura bientôt vingt ans. Cet âge décourageant où l’on croitencore que tout est possible. Tant de probabilités et tant d’illusions. Tant decoups à prendre dans la figure aussi. »

Cependant,le quotidien, ce n’est pas seulement le présent ou encore les perspectivesd’avenir, il peut aussi être modulé par les souvenirs du passé. Aussiassiste-t-on dans le récit Pendant desannées à la présentation d’un quotidien profondément ancré dans lanostalgie et le questionnement : « Jela regardais et je la regardais encore. Je ne cessais de penser à elle et à ce quenous faisions quand nous étions ensemble et quand nous dormions dans le mêmelit. » La quotidien se double ici d’une richesse intérieure bâtie surla mémoire, et qui va trouver un prolongement dans un nouveau quotidientragique.

I.I.Graconte le quotidien très ordinaire d’une femme enceinte, dont le bonheur et lesangoisses sont décrites à chaque étape de la grossesse jusqu’à la déceptionfinale : le bébé décède avant l’accouchement. Si le quotidien d’une femmeenceinte peut sembler banal, il reste néanmoins très chargé d’émotions etd’incertitudes, mais c’est surtout la délicatesse, la ténuité de l’existencehumaine soumise aux caprices cruels du destin que l’auteur a voulu illustrer àtravers cette nouvelle. Dans les deux nouvelles dont nous venons de parler,c’est donc dans un quotidien banal qu’éclot la tragédie. L’auteure semble doncinviter par là à un carpe diem, puisquenous maîtrisons si peu de choses et que le bonheur peut nous être volé à chaqueinstant.

 

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