Les Hauts de Hurlevent

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Emily Brontë

Chronologie : Vie &
Regards sur l’œuvre

 

1818 : Emily Brontë naît à Thornton,
un petit village du Yorkshire. Son père est un pasteur anglican instruit ;
sa mère meurt l’année de ses trois ans d’un cancer de l’estomac. Le père, de
tempérament tyrannique, confie alors la garde de ses six enfants à sa
belle-sœur. En 1824, Emily rejoint ses trois sœurs aînées à l’école de Cowan Bridge dans le Lancashire, une
institution pour les enfants d’ecclésiastiques anglicans pauvres tout juste
fondée, où les fillettes subissent de très mauvaises conditions de vie. L’année
suivante les deux sœurs aînées sont emportées par la tuberculose, sans doute
affaiblies par la vie difficile au pensionnat que décrira Charlotte dans Jane Eyre. C’est un traumatisme pour la
famille et désormais, Charlotte sera comme une mère pour Emily et la cadette
Anne. Elles retournent au presbytère de Haworth auprès de leur père, où elles
seront souvent livrées à elles-mêmes.

Entre les enfants restants –
les trois sœurs et leur frère Branwell – se fait progressivement jour une symbiose, une collaboration littéraire autour du pays imaginaire de la confédération de Glass Town, qui leur inspire
toute une mythologie privée mêlant
littérature et histoire, religion et légendes, une immense geste qui se
décline en chroniques, pièces de théâtre, journaux et poèmes, qui naissent dans
un esprit de rivalité intellectuelle. La fratrie subit notamment l’influence du
Blackwood’s Magazine que reçoit leur
père, par lequel les évènements du monde les atteignent, de Lord Byron qu’elle découvre par ce
périodique, ou encore de Walter Scott et Shelley. Il reste de cette période quatre
à cinq mille pages, de Charlotte et Branwell principalement, lesquels fonctionnaient
en duo, tandis qu’Emily, à partir de ses treize ans puis sa vie durant, imagina
avec Anne le royaume de Gondal. Les
personnages de ce monde peuplent également la production poétique d’Emily, dont
la matière apparaît parfois mystique.
Elle reprendra certaines pièces de jeunesse en gommant leur origine.

À dix-sept ans, Emily part
étudier à la Roe Head School où Charlotte enseigne, mais éprouvant le mal du
pays, elle rejoint vite Haworth après quelques mois. Elle est la plus attachée des enfants à la demeure familiale et à la lande qui l’entoure. Elle tentera à
nouveau de quitter les lieux et d’enseigner le temps d’un séjour à la Law Hill
School où elle se sent mal, la collision avec le monde extérieur s’avérant
toujours trop violente. Les journées à rallonge l’épuisent et ne laissent qu’un
peu de place à la poésie. Elle s’occupera dès lors des taches ménagères au
presbytère. On parle d’Emily comme de la plus sauvage des sœurs Brontë, s’intéressant aux vies des voisins sans
leur parler, de tempérament discret et têtu. Elle adore se promener seule dans
la lande et a pour habitude de
tisser des liens très forts avec les animaux,
qu’elle recueille et soigne à l’occasion. Elle apprend seule l’allemand et
pratique le piano. En 1842, Emily
part avec Charlotte pour Bruxelles
où les deux sœurs comptent perfectionner leur apprentissage du français et de
l’allemand en travaillant dans une école pour jeunes filles. Elles ont en vue de
devenir enseignantes et de gagner leur autonomie. Elles sont rappelées en
Angleterre par la mort d’une tante et seule Charlotte retournera en Belgique.
Puis les trois sœurs tenteront d’ouvrir à Haworth une école qui devra fermer faute d’attirer suffisamment d’élèves dans cette
région isolée.

1846 : Après que Charlotte eut découvert les talents de poétesse d’Emily et
l’eut convaincue d’une publication, les trois sœurs font paraître collectivement, à compte d’auteur, un recueil de poèmes –
Poems by Currer, Ellis, and Acton Bell –, dissimulées derrière des pseudonymes masculins pour ne pas obtenir des critiques des avis biaisés. Cette publication marque une rupture avec leur frère Branwell, qui
s’avèrera incapable de dépasser leurs œuvres juvéniles communes et mourra l’année
suivante à vingt-sept ans, rongé par l’alcool, l’opium et la tuberculose. Dans
cet ouvrage commun, les talents de
poétesse
d’Emily apparaissent bien supérieurs
à ceux de ses sœurs. Elle s’attache à rendre poétiques sa vie intérieure et des faits minimes avec une tristesse exaltée. Deux exemplaires
seulement seront vendus, ce qui ne découragera pas les jeunes auteures de
poursuivre leurs activités littéraires.

1847 : Les trois sœurs écrivent en effet chacune un roman : Le Professeur pour Charlotte (elle ne
connaîtra une première publication qu’avec son deuxième roman, Jane Eyre), Agnès Grey pour Anne, tandis qu’Emily fait publier, toujours sous
pseudonyme, Les Hauts de Hurlevent (Wuthering
Heights
), qui figurent désormais parmi les plus grands classiques de la
littérature anglaise. L’histoire est racontée par un voyageur qui l’a lui-même
recueillie d’une servante, laquelle, familière des lieux évoqués, prend la
parole dans un second temps. Le protagoniste, Heathcliff, est un enfant de bohémiens qu’a recueilli et élevé
M. Earnshaw parmi ses propres enfants. S’il se gagne l’inimitié d’Hindley, le fils d’Earnshaw qui le
maltraite, il s’éprend de sa « sœur » Catherine. Adulte, entendant une conversation, il comprend qu’elle
ne s’abaissera jamais à l’épouser. Son caractère
passionné et violent
le fait abandonner la maison pour trois ans avant d’y
revenir riche. Il tentera de venger son orgueil
blessé
de plusieurs façons. Catherine, envoûtée par lui, meurt en
accouchant de Cathy, la fille
qu’elle a eue d’Edgar Linton, un
homme quelconque mais riche dans les bras duquel l’avait poussé son père.
Heathcliff agit en outre cruellement avec Isabelle,
la sœur de Linton qu’il a séduite et épousée, et forcera Cathy à se marier à son
propre fils, prénommé Linton, un jeune homme faible et peu avenant, occasion
pour lui de s’approprier la demeure d’Edgar avant la mort de celui-ci. Après la
mort de Linton Heathcliff, la jeune veuve s’éprend de son autre cousin, Hareton, le fils d’Hindley
qu’Heathcliff a tout fait pour dévoyer, le traitant comme une bête sauvage
après la mort de son père qu’il a dépossédé. Cathy lui apprend notamment à lire.
Heathcliff, après avoir multiplié les tentatives de destruction de personnes
comme de biens, finit pour mourir, n’aspirant plus qu’à retrouver Catherine
dans l’au-delà, et les deux jeunes gens qu’il n’aura pu corrompre peuvent
finalement vivre heureux.

L’œuvre est parcourue des paysages et du climat
des environs de Haworth – bruyères, vent et landes –, et se fait l’écho d’une profonde communion avec la nature. Le récit oscille entre de remarquables intuitions psychologiques et des naïvetés, notamment dans le portrait
qui est fait d’Heathcliff, homme pervers tout d’une pièce. Plusieurs des
meilleurs romans anglais post-victoriens montrent une filiation avec cette
œuvre, qui se ressent de la veine
gothique 
: la demeure solitaire ; le caractère sombre, diabolique
d’Heathcliff, ses origines mystérieuses et sa capacité à remodeler le monde de
façon perverse ; la passion noire,
la relation symbiotique et quelque
peu incestueuse entre lui et
Catherine. Si Charlotte mourra alors que son œuvre sera déjà considérée comme
classique, la reconnaissance attendra
pour Emily la fin du XIXe siècle, l’accueil de la critique ayant été
mitigé en 1847.

1848 : Emily Brontë, après avoir été affaiblie par un rhume contracté lors
de l’enterrement de son frère, meurt
à Haworth de la tuberculose à trente ans, ayant refusé toute assistance
médicale. Anne mourra l’année suivante, et Charlotte sept ans plus tard. Le
mythe des sœurs Brontë et les multiples travaux qu’il a suscités ont
paradoxalement quelque peu obscurci le sens de leurs œuvres, qui ne peut se
faire jour que si on les considère dans le contexte du monde imaginaire créé
dans leur jeunesse.

 

 

« Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les
souffrances de Heathcliff, je les ai toutes guettées et ressenties dès leur
origine. Ma grande raison de vivre, c’est lui. Si tout le reste périssait et
que lui demeurât, je continuerais d’exister ; mais si tout le reste
demeurait et que lui fût anéanti, l’univers me deviendrait complètement
étranger, je n’aurais plus l’air d’en faire partie. Mon amour pour Linton est comme
le feuillage dans les bois : le temps le transformera, je le sais bien,
comme l’hiver transforme les arbres. Mon amour pour Heathcliff ressemble aux
rochers immuables qui sont en dessous : source de peu de joie apparente,
mais nécessaire. Nelly, je
suis Heathcliff !
Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un plaisir, pas plus
que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même, mais comme mon propre
être. »

 

My great miseries in this world have
been Heathcliff’s miseries, and I watched and felt each from the beginning: my
great thought in living is himself. If all else perished, and he
remained, I should still continue to be; and if all else remained, and he were
annihilated, the universe would turn to a mighty stranger: I should not seem a
part of it. My love for Linton is like the foliage in the woods: time will
change it, I’m well aware, as winter changes the trees. My love for Heathcliff
resembles the eternal rocks beneath: a source of little visible delight, but
necessary. Nelly, I am Heathcliff! He’s always, always in my mind:
not as a pleasure, any more than I am always a pleasure to myself, but as my
own being.”

 

Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heights), 1847

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