Les Hauts de Hurlevent

par

Une histoire d'amour atypique

LesHauts de Hurlevent sontsouvent considérés comme un roman d’amour, quand bien même la protagoniste dela romance meurt à la moitié du roman. Il y a incontestablement une histoired’amour entre Catherine Earnshaw et Heathcliff, mais c’est une romance atypiquedont le lecteur lit le récit.

Considéronsd’abord le lieu de naissance de leur amour : une maison lugubre perdue surune lande désolée sous un ciel toujours pluvieux, souvent tempétueux, rarementensoleillé, cadre romantique idéal pour refléter des amours tourmentées.L’amour est précédé par la camaraderie : ils sont seuls contre tous, oupresque, dans la maisonnée. Aucune de ces conditions n’empêcherait quegrandisse entre eux un amour tendre, mais il n’en sera rien. En effet,Catherine Earnshaw et Heathcliff sont deux êtres écorchés vifs. En outre, ilssont habités par un orgueil démesuré.

Cetorgueil, couplé à un égocentrisme pathologique, est tel qu’ils sont incapablesde faire un pas l’un vers l’autre sans se déchirer. Quand l’adolescence arrive,ils se querellent, et quand l’un tend la main vers l’autre chacun sembleincapable de répondre autrement qu’en blessant l’être aimé. L’ultime rencontreentre ces deux êtres qui s’aiment passionnément pourrait être l’occasion d’uneréconciliation, d’un échange de mots tendres voire de caresses. Que nenni !Ils ne peuvent s’empêcher de jeter au visage de l’être qu’ils adorent un flotde reproches et de paroles amères, reflets de leurs âmes pleines du fiel de larancune. Quand Heathcliff voit Cathy dans toute sa faiblesse, au bord del’agonie, plutôt que de compatir, il déclare : « Oh !Cathy ! Oh ! Ma vie ; comment pourrai-je supporter cetteépreuve ? » C’est à lui qu’il pense, à lui et à sa douleur. On estloin des preuves d’amour dont Edgar a entouré son ingrate épouse depuis ledébut de sa maladie. Que le lecteur se rassure, Catherine Earnshaw, bien qu’àdeux doigts de trépasser, sait encore se défendre ; en effet, elle déclareà l’homme qu’elle adore : « Vos souffrances me sont indifférentes.Pourquoi ne souffririez-vous pas ? Je souffre bien, moi ! » Ce« Je souffre bien, moi ! » illustre l’égoïsme forcené de cesdeux êtres incapables d’empathie. Le reste de leur dernier échange sera àl’avenant, mais Catherine mourra quand même dans une dernière étreinte deHeathcliff. Charlotte Brontë met en scène de façon magistrale la contradictionentre les sentiments passionnés, tempétueux, à l’image de l’exécrable climat duYorkshire, et l’amour forcené qui unit ces deux êtres qui semblent n’en fairequ’un.

Mêmeen amour, Catherine et Heathcliff se comportent comme des sociopathes. Ajoutonsà cela un côté morbide dans l’amour que Heathcliff voue à Catherine : pardeux fois, il va violer la sépulture de sa bien-aimée. Le soir même del’enterrement de Catherine, Heathcliff ouvre la tombe pour, une dernière fois,serrer sa bien-aimée dans ses bras, mais au moment d’ouvrir le cercueil sonbras s’arrête : il sent la présence de celle qu’il aime près de lui, nonpas sous terre mais sur terre – « aussi certainement que l’on perçoit dansl’obscurité l’approche d’un corps matériel […] je sentis que Catherine était là[…]. Je cessai mon travail désespéré : j’étais consolé tout d’uncoup ». Le lecteur peut voir dans cette dernière péripétie une romantiqueillustration de la passion, ou la preuve de l’existence des fantômes, ou enfinles premiers signes de la démence qui, vingt ans après, va emporter Heathcliff.Emily Brontë, par un choix narratif intelligent, se garde bien de donner laréponse au lecteur.

Bienqu’absente physiquement de la deuxième partie du roman, Catherine est toujoursprésente, et de plus en plus, dans l’esprit de Heathcliff. Il a eu l’audace dedéfier sa bien-aimée au soir de sa mort, en lui enjoignant de le hanter, cequ’elle ne va pas manquer de faire. Tout lui rappelle Catherine, comme ill’explique à Nelly Dean : « Qu’est-ce-qui ne me la rappellepas ? Je ne peux jeter les yeux sur ce dallage sans y voir ses traitsdessinés ! Dans chaque nuage, dans chaque arbre, remplissant l’air lanuit, visible par les lueurs passagères dans chaque objet le jour, je suisentouré de son image. […] Le monde entier est une terrible collection detémoignages qui me rappellent qu’elle a existé, et que je l’aiperdue ! » Là encore, le lecteur a le choix del’interprétation : on peut voir dans cette obsession la marque d’un amourabsolu, ou le signe pathologique d’un dérèglement mental. De même, quand arrivela fin du roman, Heathcliff se laisse littéralement mourir, les yeux posés surune vision qui ne le quitte plus. Si le lecteur adopte le point de vue« histoire d’amour », Heathcliff se laisse mourir car il sent que saCatherine est proche. Si le lecteur se montre plus terre à terre, il voit dansl’attitude du maître des Hauts la phase finale du mal qui le ronge depuis vingtans.

C’estdonc une étrange histoire d’amour que celle de ces amants qui se sont plusdéchirés qu’embrassés. Amour absolu ou déséquilibre mental ? Peu importe,car une chose est sûre pour le lecteur : les amants sont réunis pourl’éternité dans la mort. On dit même que leurs fantômes, inséparables, hantentla maison et errent sur la lande…

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