Les Hauts de Hurlevent

par

Catherine Earnshaw, épouse Linton

Bienqu’elle disparaisse du récit à la moitié du roman, Catherine Earnshaw occupeune place de choix dans la littérature anglaise, celle d’une amoureusepassionnée et tourmentée dont l’amour se prolonge au-delà de la mort. Il estdonc intéressant de nous pencher sur la personnalité de ce personnagelittéraire particulier.

Elleest la fille du patriarche Earnshaw, sœur de Hindley. Enfant, elle« mettait à bout la patience de tous cinquante fois et plus parjour ; […] il n’y avait pas de minute où nous n’eussions à craindrequelque méfait de sa part. Elle était toujours excitée, sa langue toujours entrain… elle chantait, riait, taquinait tous ceux qui ne faisaient pas commeelle. » Ce portrait peu laudateur est brossé par la domestique Nelly, quiest une femme de son époque, du temps où les enfants avaient principalementdeux droits : se taire et obéir. C’est un point fondamental : lelecteur qui prend un peu de hauteur peut voir en Catherine une enfant gaie,vive, pleine de vie, qui habite une maison lugubre et isolée de tout, soumise àun climat détestable, et avec pour seule famille un père autoritaire etirascible, un frère peu aimable, et comme domestique un bigot pontifiant pourqui toute joie est un péché. Comment ne se tournerait-elle pas vers Heathcliff,le seul qui lui témoigne un amour sans mélange ? La relation entre cesdeux personnages date donc de leur enfance et plonge profondément ses racinesdans le terreau de la solitude et de la tristesse. Cependant, son caractèredifficile la rend souvent insupportable, car elle est habitée par un immenseorgueil, qui fera le malheur de nombre de gens autour d’elle.

Ellepénètre dans l’univers des Linton, à Thrushcross Grange, à la suite d’uneconvalescence passée sous leur toit. Elle en revient transformée : lajeune rebelle a acquis des manières policées. Certes, elle a toujours unegrande affection pour Heathcliff, mais elle a pris goût à une vie plusraffinée, à une conversation plus élevée, et elle est donc attirée parl’incarnation de cette vie plus riche, Edgar Linton. En outre, le mariagequ’elle envisage marquera pour elle une ascension sociale. Ce mariage aura lieuet sera dévastateur pour Heathcliff. Cela dit, la vie avec Edgar satisfait peuCatherine, qui ne tarde pas à rudoyer son mari et à perturber la vie de laGrange par ses sautes d’humeur qui l’amènent parfois au bord de la violence.Les domestiques n’ont pas d’autre choix que de s’incliner, et Edgar pèse chaquemot, chaque attitude, chaque geste, de crainte de bouter le feu à son explosiveépouse. En fait, Catherine n’a pas oublié Heathcliff et se trouve déchiréeentre deux hommes, deux amours. Revoir son amour de jeunesse ne lui apporteaucun réconfort : ces deux êtres gonflés d’orgueil sont incapables d’aimeravec tendresse. Quant à Edgar, elle en vient à le mépriser, à cause de ce quil’a attirée en lui : sa douceur, son caractère policé.

Puisvient le temps de la maladie, où Catherine enceinte doit garder la chambre.Emily Brontë ne l’exprime jamais de façon explicite, mais il paraît évident queCatherine souffre de troubles psychologiques accompagnés de bouffées délirantesqui lui font avoir des hallucinations. Elle passe tout près de la mort, et ledocteur Kenneth recommande le calme le plus absolu autour d’elle, de crainte dela voir perdre définitivement la raison. Edgar se dévoue corps et âme à safemme bien-aimée et n’obtient en retour que sarcasmes méprisants, certes nésdans l’esprit dérangé de sa femme mais reflets tout de même de la piètreopinion qu’elle a de son mari. Catherine reçoit une dernière visite deHeathcliff, qui la perturbe au plus haut point. Après un échange d’une violenceverbale terrible, et dans une dernière étreinte, Catherine s’évanouit. Ellemeurt sans avoir repris conscience, deux heures après avoir donné naissance àune fille, prénommée Catherine comme elle. Elle n’est âgée que de dix-neuf ans.Il faut l’admettre, sa mort attriste mais soulage aussi la maisonnée. Seulsdeux hommes la pleurent, plongés dans un immense chagrin : Edgar, quiveille au chevet de son corps, et Heathcliff, debout sous la pluie battante, àl’extérieur de la maison.

Absentephysiquement, par la force des choses, Catherine demeure toutefois omniprésentedans la deuxième moitié du roman : son souvenir obsède Heathcliff, quifinit par voir son image partout, et se laisse mourir pour la rejoindre(dix-huit ans après sa mort, cependant). En outre, Emily Brontë n’affirme rien,mais le lecteur peut se demander si l’âme tourmentée de la jeune femme ne hantepas la lande, allant jusqu’à supplier le premier narrateur Lockwood de lalaisser entrer dans le seul lieu qu’elle ait reconnu comme son foyer : lesHauts de Hurlevent. Lockwood a-t-il fait un cauchemar ou le fantôme de la jeunefemme frappait-il à la vitre cette nuit-là ? Pour Heathcliff, le douten’est pas permis : c’est sa Catherine qui était là.

Catherineest un personnage remarquable à plus d’un égard, en particulier par le faitqu’elle s’éloigne radicalement des stéréotypes féminins de son temps.Contrairement aux héroïnes et protagonistes romantiques, elle ne s’évanouit pasà la moindre émotion et elle ne subit pas les événements. Mais par-dessus tout,elle refuse de se soumettre à la volonté d’un homme, fût-il son père, son mariou son amour. Elle incarne un caractère nouveau en littérature : celui dela femme douée de volonté et du caractère nécessaire pour que cette volontépuisse être accomplie. 

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