Les Hauts de Hurlevent

par

Romantisme et fantastique

Emily Brontë était une grande lectrice. Grâce à l’ouverture d’esprit de son père, homme instruit et intelligent, ses sœurs et elles ont eu accès aux richesses de la bibliothèque paternelle. Quand elle entame la rédaction des Hauts de Hurlevent, la jeune romancière a donc de solides connaissances littéraires. Grâce à cela, elle va donner à son seul roman publié une teinte à la fois romantique et fantastique qui décuple la force du récit lui-même.

Le romantisme se caractérise par l’exaltation des états d’âmes des personnages plutôt que la mise en avant de leur raison. Ce sont donc les sentiments qui l’emportent dans Les Hauts de Hurlevent. Le titre du roman donne le cadre du récit. Comme l’explique Michel Mohrt dans la préface de la traduction française, « wuthering est un provincialisme qui rend d’une façon expressive le tumulte de l’atmosphère auquel sa situation expose cette demeure en temps d’ouragan […]. Heureusement l’architecte a eu la précaution de bâtir solidement : les fenêtres étroites sont profondément enfoncées dans le mur et les angles protégés par de grandes pierres en saillie. » Dans un lieu aussi tourmenté ne peuvent vivre que des personnages eux aussi tourmentés ; le lecteur a le sentiment que dans ce rude pays, il ne fait jamais beau, qu’il fait toujours froid. Comment y vivre un amour heureux ? Les sentiments des protagonistes sont donc à l’image du temps : tourmentés. Le lecteur note que le soleil fait enfin son apparition à la fin du roman, après la mort de Heathcliff. Ajoutons à cela que Heathcliff, le protagoniste, représente un type de héros romantique : sombre, mélancolique, qui ne sera jamais heureux et dont les peines ne sont soulagées que par la mort.

Un autre aspect du romantisme est le recours au fantastique. Les Hauts de Hurlevent ne fait pas exception à la règle, et la vie des personnages baigne dans le surnaturel. Ainsi, quand Lockwood explique au peu amène Heathcliff que quelqu’un – un fantôme, peut-être – a frappé au carreau, le maître des Hauts attribue le phénomène à une puissance surnaturelle, et non à une branche qui aurait frappé la vitre. Il est vrai que Heathcliff en personne, à la mort de Catherine, a proféré une terrible malédiction qui interdit le repos à l’âme de sa bien-aimée : « Catherine Earnshaw puisses-tu ne pas trouver le repos tant que je vivrai ! Tu dis que je t’ai tuée, hante-moi, alors ! Les victimes hantent leurs meurtriers, je crois. Je sais que des fantômes ont erré sur la terre. Sois toujours avec moi… prends n’importe quelle forme… rends-moi fou ! Mais ne me laisse pas dans cet abîme où je ne puis te trouver. » En outre, la fin du roman montre au lecteur un Heathcliff hors du monde réel, persuadé qu’il est accompagné d’une présence surnaturelle qu’il parvient même à suivre du regard.

Mais le roman quitte parfois les eaux troubles du fantastique pour errer sur les eaux plus sombres du gothique. Nombre d’éléments font pencher le roman vers ce genre qu’affectionnaient les lecteurs anglais et dont Emily Brontë avait lu plusieurs œuvres qui s’y inscrivaient. D’abord, le lieu est important, ici une lande désolée battue par les vents et la pluie, où s’abattent de violents orages. Ensuite, le thème de l’enfermement, récurrent dans le roman gothique, est omniprésent dans Les Hauts de Hurlevent : Heathcliff enferme ses victimes dans la maison des Hauts, ou les empêche de quitter les strictes limites du domaine. Ses victimes de prédilection sont des femmes, et une seule, son épouse Isabelle, parviendra à s’en sortir. La maladie frappe à plusieurs reprises – Catherine Earnshaw, Edgar Linton, et dans une moindre mesure Nelly Dean et Lockwood – obligeant les malades à garder la chambre, et dans deux cas — Catherine et Edgar – l’issue de cet enfermement est fatal. La clôture et l’enfermement, thèmes de prédilection du gothique, écartent le récit du réel, et lui ajoutent un caractère qui le fait tendre vers l’universel, et aide à l’identification aux personnages. Ensuite, le lecteur assiste à deux violations de sépultures : celle de Catherine par Heathcliff. Une première fois, au soir même des funérailles de la jeune femme, Heathcliff arrête son geste au moment d’atteindre le cercueil. Mais la deuxième fois, il ouvre le cercueil, saisit le cadavre de Catherine et le serre dans ses bras. Enfin, la description du cadavre de Heathcliff par Nelly Dean rappelle la description d’un vampire : « Mr Heathcliff était là… étendu sur le dos… Ses yeux rencontrèrent les miens… si perçants, et si farouches que je tressaillis ; puis il parut sourire. […] Ses yeux refusèrent de se fermer ; ils avaient l’air de ricaner à mes efforts ; ses lèvres béantes, ses dents aiguës ricanaient aussi ! » Cette extraordinaire description préfigure les descriptions à venir du comte Dracula, et a peut-être été inspirée par celles que John William Polidori a brossées dans sa nouvelle Le Vampire publiée en 1819.

Enfin, Emily Brontë offre au lecteur la possibilité de rêver à une fin où les deux amants malheureux sont réunis par-delà la mort, puisqu’elle évoque cette légende naissante qui affirme que les deux fantômes réunis pour l’éternité errent sur la lande et hantent la maison des Hauts. L’excipit du roman amène Lockwood et le lecteur dans le cimetière du hameau, devant les tombes de Catherine Earnshaw et de ses deux amours : « celle du milieu grise et à moitié ensevelie sous la bruyère ; celle d’Edgar Linton, ornée seulement de l’herbe et de la mousse qui croissaient à son pied ; celle de Heathcliff encore nue », et Lockwood songe au sommeil de ces trois êtres, dont on ne peut imaginer qu’il fût troublé. Peut-on imaginer fin plus romantique ? 

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