Les Hauts de Hurlevent

par

Heathcliff

Heathcliffest un personnage majeur de la littérature anglaise. Il est devenu unarchétype, presque un mythe. On ne peut qualifier de héros ce personnagenégatif, maléfique, brutal, calculateur, qui semble totalement dénué de toutsentiment humain positif. À la fin du roman, la domestique Nelly Dean pose laquestion : « est-ce une goule ou un vampire ? » Soncaractère implacable, bronzé contre toute empathie et toute bonté, lui donne uncôté inhumain. Il est « rude comme un tranchant de scie, dur comme du basalte. »Et pourtant, le lecteur est étrangement attiré par ce personnage, sans doute àcause de la souffrance permanente qui baigne la vie de cet homme, ramassé parMr. Earnshaw, comme on ramasse un chien errant, dans les rues de Liverpool parun jour d’hiver.

Quandle lecteur le rencontre, il a une quarantaine d’années. « Il a le physiqued’un bohémien au teint basané, le vêtement et les manières d’un gentleman […].Un peu négligé dans sa mise, peut-être, mais cette négligence ne lui messiedpas car il se tient droit et que sa tournure est élégante ; l’aspectplutôt morose. » Mais vingt ans plus tôt, qu’on se figure « un hommede grande stature, bien bâti, taillé en athlète ». C’est un homme auvisage intelligent, mais « sous ses sourcils baissés et dans ses yeuxpleins d’un feu sombre se dissimulait une férocité à demi-sauvage, maismaîtrisée ». Il y a donc une part bestiale en Heathcliff, qui n’est bridéeque par la seule volonté de cet homme dur et cruel. Qu’il lâche la bride à sanature profonde, et malheur à qui s’attirera son courroux.

Lepatriarche Earnshaw l’a ramassé enfant dans la rue à Liverpool, où il mourraitde faim. Il l’a recueilli, l’a ramené aux Hauts de Hurlevent et lui a donné lenom d’un fils mort en bas âge, « nom qui, dès lors, lui servit ensemble denom de baptême et de nom de famille ». Tout est d’emprunt chez Heathcliff,même son nom. L’étymologie indique son sens : « celui qui vient de lalande », comme une créature surnaturelle. On touche ici au premier pointcapital : Heathcliff aura beau faire, du fait de sa naissance obscure ilest et sera toujours considéré comme un inférieur, un domestique, et unusurpateur dans la maison des Earnshaw. C’est, comme le dit le domestiqueJoseph au début du roman, un coucou qui s’est approprié le nid d’un autre. Enoutre, si l’on considère le contexte social de la fin du XVIIIe siècle enAngleterre, Heathcliff incarne la pire menace qui, selon les membres desclasses moyenne et supérieure de la société, pesait sur l’ordre social :c’est un prolétaire qui prend place parmi les maîtres, et qui usurpe la placequi revient de droit à l’héritier, Hareton Earnshaw. Enfin, non content d’êtreun enfant des rues, il a le teint mat des bohémiens, ce qui fait peser delourds soupçons sur ses origines, déjà peu reluisantes.

AuxHauts, personne n’aime Heathcliff, ou presque. Hindley Earnshaw, fils dupatriarche, est jaloux des bontés de son père envers cet étranger ; lesdomestiques le voient comme un usurpateur dont la vraie place devrait êtreparmi eux. Seuls deux personnes le traitent bien : le patriarche qui tientle rôle d’un père de substitution, et sa fille, Catherine Earnshaw, qui asensiblement le même âge que Heathcliff. De compagnons de jeu, ils deviennentamis, et même plus. Mais la vie de Heathcliff bascule quand meurt lepatriarche : Hindley devient le maître, et Heathcliff entre en enfer. Ilest relégué au rang de valet de ferme, on lui assigne les plus basses besognes,on le prive d’éducation. Tout ce qu’on lui fait subir, Heathcliff le rendra aucentuple, sans pitié. Hindley, par sa méchanceté, les domestiques, par leurindifférence, les voisins – la famille Linton – par atavisme social, fabriquentun monstre, un être dont ils brisent le cœur. Seule Catherine le traite en égalet lui témoigne quelque gentillesse, courant ainsi le risque d’être elle-mêmepunie. On imagine facilement le désespoir qui envahit Heathcliff quandCatherine décide d’épouser Edgar Linton. Il disparaît alors des Hauts, et lavie poursuit son cours jusqu’à son retour.

Quandil revient, il a grandi, c’est un homme athlétique. Et il est riche ; lelecteur et les personnages ne sauront jamais comment il s’est enrichi. Toujoursest-il qu’il revient l’escarcelle pleine, et muni d’un projet bienarrêté : il va ruiner ceux qui l’ont fait souffrir, abaisser leur nom, lesdépouiller de leurs terres. Et il ne reculera devant rien : seul lemeurtre manque à la panoplie des moyens qu’il utilise pour parvenir à sesfins : il a toujours soin de rester dans les limites fixées par la loi. Cetextraordinaire manipulateur convainc ses proies de tomber dans ses rets, et unefois celles-ci prises au piège, il se montre brutal, cruel, et parfoisphysiquement violent. Il n’a nul ami, tout le monde le hait, à part HaretonEarnshaw qui est pourtant sa victime, et tout le monde le craint. Il secomporte en sociopathe en fuyant toute compagnie humaine, si ce n’est pourfaire souffrir une victime. Il a endossé le rôle du Dieu vengeur de l’AncienTestament : « Je suis sans pitié ! Plus les vers se tordent,plus grande est mon envie de leur écraser les entrailles ! C’est comme unerage de dents morale, et je broie avec d’autant plus d’énergie que la douleurest plus vive », déclare-t-il.

Etun jour, tout change, peu à peu. Son plan de vengeance a réussi : il estle maître des Hauts et de Thrushcross Grange, mais toujours aussi malheureux.Beaucoup sont morts autour de lui : il a poussé Hindley vers l’alcoolisme,il a empoisonné les derniers jours d’Edgar Linton, il a gâché la vie de safemme, Isabelle Linton, il a vu mourir son propre fils Linton avec uneindifférence mâtinée de cruauté. Sa bru Catherine, fille de sa bien-aimée, està sa merci, et il a condamné Hareton, l’héritier légitime des Hauts, au destinde valet de ferme auquel Hindley l’avait condamné. C’est alors que son regardse perd au loin, se pose sur des visions qui lui sont réservées : uneprésence est là, il en est persuadé. Serait-ce sa bien-aimée Catherine, dont ilavait accompagné la mort par ce cri de désespoir : « Sois toujoursavec moi… prends n’importe quelle forme… rends-moi fou ! Mais ne melaisse pas dans cet abîme où je ne puis te trouver. » Il cesse des’alimenter ; il semble ailleurs, le regard posé sur quelque chose ouquelqu’un que lui seul peut voir. Il ne songe même plus à faire régner laterreur aux Hauts. Il sait qu’il va mourir, il attend la mort comme unedélivrance. Ses dernières volontés sont claires : il veut être inhumé ausoir tombant, à côté de la tombe de Catherine. Il ne veut pas de servicereligieux : le paradis de la Bible ne l’intéresse pas. On dit maintenantqu’il a enfin rejoint sa Catherine, et que leurs deux fantômes, réunis pourl’éternité, errent sur la lande.

On levoit, c’est un personnage très complexe. C’est d’ailleurs celui sur lequelEmily Brontë s’attarde le plus ; toute la narration tourne autour de cepuissant personnage. L’auteure s’est inspirée de plusieurs sources pour créerle personnage. D’abord, Heathcliff peut être vu comme un héros romantique detype byronien, personnage sulfureux mais désabusé, donc profondémentmalheureux. Ensuite, certains traits de sa personnalité rappellent lepersonnage de Robert Lovelace dans Clarissa Harlowe de Samuel Richardson(publié en 1748), prototype du méchant tourmenteur, à la fois séducteur et peuscrupuleux. Mais Emily Brontë avait pour créer ce personnage infâme et touchantà la fois un modèle vivant : son propre frère, Branwell Brontë(1817-1848). Jeune garçon très brillant, il a contribué à initier ses sœurs àla littérature. Malheureusement, l’alcoolisme puis une accoutumance au laudanumont gâché ce brillant talent. Heathcliff est, comme l’était Branwell, en proieà des colères subites, souvent terrifiantes pour l’entourage. Cette proximitéavec un être que l’écrivaine aimait donne une profondeur nouvelle au personnagede Heathcliff. Il s’agit donc d’un personnage atypique, à la fois odieux etémouvant. Tous au long du roman, le lecteur attend que Heathcliff fasse montred’au moins un trait positif, en vain. Les seules explications à la fascinationque le lecteur éprouve pour le personnage sont son caractère mystérieux, laprofondeur de son amour pour Catherine, et la mélancolie qui l’habite enpermanence. 

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